La soirée performance battait son plein, mais cette fois, beaucoup d’inconnu·e.s se trouvaient chez moi. Parmi elleux S et T, deux Gutaï qui ont improvisé ensemble une performance en réponse à l’ambiance de Fait Maison. H, C, T, S et moi sentions que quelque chose d’inattendu et de transformateur venait de se passer. Deux artistes japonais légendaires se sentaient interpellés en même temps que ce nouveau public.
J’organisais depuis 2005 des soirées performance dans ma maison à Gatineau tenant à la fois de la fête, du laboratoire et de la discussion critique. J’étais alors à la maîtrise, et j’envisageais déjà de poursuivre ce projet issu de ma pratique artistique au-delà de mes études. J’ai privilégié une structure organisationnelle légère et versatile capable d’accueillir d’éventuels collaborateurs·trices. Malgré des débuts modestes, Fait Maison offrait enfin un espace de diffusion pour les artistes de performance en Outaouais. Puis, ma demeure est devenue un lieu de rassemblement, de création, et de partage pour Fait Maison, autour d’une communauté solidaire.
Depuis ses débuts, Fait Maison a beaucoup changé. La maison sur la rue Moussette a été vendue, les membres du noyau dur ne participent plus à l’organisation quotidienne et nos événements performance se font plus rares sur la scène artistique gatinoise. Pourtant la plateforme souple a su s’adapter aux changements sans perdre son identité.
Depuis 2020, je collabore avec A. Nous nous rencontrons toutes les deux semaines pour développer des projets de commissariat et un livre. Celui-ci portera sur les activités de Fait Maison, et plus largement sur la vitalité du milieu artistique en Outaouais et sur la performance, une forme d’expression trop souvent négligée par les institutions culturelles.
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Les possibilités offertes par l’espace de la maison caractérisent les qualités associées à Fait Maison : l’intimité, l’expérimentation, la collaboration, faire confiance et prendre soin. Ces qualités sont au coeur de tous nos projets, même lorsque nous les transposons en galerie.
L’Espace de la maison
Je raconte souvent l’histoire de cette première fois où je suis allée à la maison de T, sur la rue Moussette à Gatineau. C’était en compagnie de notre groupe de maîtrise, et la plupart d’entre nous n’avaient jamais assisté à la performance en direct. Dans un salon bondé, nous étions assis·e.s sur le divan à boire une bière quand soudainement, juste à côté de nous, T, nu, performait Art Must be Beautiful, Artists Must be Beautiful de l’artiste M En fait, T n’était pas nu, mais je crois que les expressions faciales de mes camarades de classe et la proximité de l’action ont donné une impression d’intensité. Cette façon dont chacun·e se souvient de Fait Maison est importante pour nous. Témoigner et construire à partir de ces expériences kaléidoscopiques est central à notre démarche.
Je me souviens d’avoir assisté à certains des premiers événements où les performances se déroulaient dans une ambiance de fête, ou à l’inverse, la fête avait lieu autour des performances. La frontière était souvent floue entre les artistes et les membres du public. Pour l’art performance et particulièrement pour Fait Maison, cette ambiguïté des frontières est une occasion de remettre en question les conventions artistiques.
En ouvrant ma maison je cherchais à sortir de la prétendue neutralité des lieux dédiés à l’art. Le comportement du public indique qu’il a compris dès le départ comment ce lieu changeait l’expérience des performances. Même pour les performeur·euse.s, la pratique et les habitudes étaient mises au défi. Il nous a donc fallu un certain temps avant d’oser explorer le plein potentiel créatif et contextuel de la maison. Les exemples de performances s’adaptant au contexte se sont ensuite multipliés. Je pense notamment à R conviant le public à le suivre à travers la maison; ou à M, donnant son bain à S avec l’aide de volontaires du public; ou encore à C, grimpée sur des échasses, assise sur le frigo chez A. À la fin, seule la chambre de mon fils était hors limites.
Prendre soin
En entrant chez T, j’avais l’impression que tout était possible, ce qui ouvrait un espace pour l’expérimentation, et particulièrement cela met en avant une qualité particulière d’intimité et une confiance qui se tissait entre nous, les artistes et le public. Assister à ces événements impliquait également de cultiver un certain sens des responsabilités — envers les artistes, envers la maison, envers les autres personnes présentes. Ainsi, prendre part impliquait de s’engager tacitement à prendre soin les un·e.s des autres.
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Il y a eu des moments où plusieurs se sont demandé·e.s si iels ne devrait pas intervenir durant certaines performances particulièrement intenses. Durant la performance de C, qui vomissait les pages d’un magazine de mode pour s’en faire un masque de beauté. Ou bien quand U s’est mis le pénis en feu, à deux reprises, sous le plafond bas du sous-sol. Cela dit, entretenir cet espace d’ouverture amène à cultiver la confiance; confiance que le / la performeur·euse connaît ses propres limites, confiance que le public est solidaire de son action.
Collaborations
D’une bonne vingtaine de personnes au début, les événements Fait Maison en accueillaient plus d’une centaine en 2010. Ces fêtes-laboratoire attiraient des participant·e.s divers·e.s et inattendu·e.s; multipliant entre autres les maillages entre les sphères anglophones et francophones de la région, entre les artistes émergent·e.s et établi·e.s et inspirant entre nous de nouvelles conversations, le respect et la confiance.
L’interinfluence et la collaboration étaient sans aucun doute un des éléments clés. Les exemples d’artistes travaillant ensemble sont nombreux : A a performé avec V, V avec H, H avec M, M avec M, M avec T, T avec H, H avec G… Des collectifs plus stables ont aussi eu un impact comme V et H avec leurs courtes actions surprenantes et magiques; ainsi que T ou de M et Cie dans des performances aux déroulements épiques et impliquant tou·te.s celleux présent·e.s.
L’investissement personnel du public a culminé lorsque certain·e.s ont invité Fait Maison chez eux. N nous a accueilli pour souligner le 10e anniversaire de la mort de D; L nous a offert l’occasion d’élargir nos horizons en proposant un événement où la littérature était à l’honneur; V, un Gatinois vivant à Montréal, nous à mis en relation avec la relève montréalaise.
En 2010, épuisé, j’ai cessé d’organiser Fait Maison, marquant ainsi la fin de la période communautaire gatinoise du projet. Puis, à l’initiative de E, un vieil allié, nous avons organisé un événement très festif chez lui, à l’occasion de nos 40 ans. S’en est suivi une décennie de collaborations ponctuelles impliquant souvent J avec qui je partage désormais ma maison et ma vie.
Il y a cinq ans, je me joignais à Fait Maison. Initialement un projet de T, son invitation était généreuse et, je l’espère, ma participation générative. Nous avons déjà réalisé des tables rondes, des podcasts, d’évènements performances, un site internet et nous travaillons sur notre projet de livre. La notion même de collaboration est devenue centrale pour nous en vue d’explorer et de développer un travail plus nuancé, plus inclusif et réfléchi. Qu’est-ce que représente pour nous la collaboration? Qu’est-ce que cela implique?
Avant notre résidence à AXENÉO7, nous n’avions jamais rien organisé ensemble, T et moi. Depuis, nous avons beaucoup partagé sur qui nous sommes; sur ce qui est important pour nous; sur le type de travail que nous croyons porteur de sens; et sur la façon de traduire nos valeurs dans les activités que nous proposons.
À travers nos divers projets, nous nous efforçons de maintenir la proximité, l’ouverture et la structure organique qui caractérise Fait Maison depuis ses débuts. Nous cultivons cette flexibilité afin de développer de nouvelles façons de travailler.
De la maison à la galerie
Très tôt, les centres d’artistes de la région ont invité Fait Maison à collaborer. Nous souhaitions alors traduire l’atmosphère et les possibilités de la maison vers l’institution. Avec Pas ce soir chéri (2009) par exemple, nous avons meublé la Galerie 101 que nous avons habitée comme on habite un logis, incluant les tâches ménagères, la cuisine, le partage des repas, une soirée pyjama, un BBQ, et l’entretien d’un jardin.
Nos projets en contexte de galeries nous ont amené·e.s à approfondir notre réflexion sur le déplacement de l’espace domestique privé vers l’espace d’exposition ouvert au public. Comment pourrions-nous maintenir une organisation, voire une ambiance fluide lors de nos événements? Et surtout, comment pourrions-nous préserver la confiance, l’ouverture et les formes de l’hospitalité qui font la spécificité de Fait Maison?
Pour la Suite…
Collaborer demande du temps. Ce n’est pas toujours une tâche facile. Cela implique des échanges, des négociations, des compromis et parfois des désaccords. Nous espérons continuer à explorer de nouvelles stratégies collaboratives. En 2025, nous présenterons un projet d’exposition à la Maison des artistes visuels francophones 1 de Winnipeg, et ce, en collaboration avec Urban Shaman 2. Nous réfléchissons aux meilleures pratiques pour amorcer notre travail avec cette communauté; à travers le commissariat, mais aussi comme pratique de bienveillance. En nous lançant dans ce projet, nous espérons contribuer positivement à cette rencontre. Avec l’aide de T, l’un des premiers performeurs à s’investir dans Fait Maisonqui vit désormais à Winnipeg, nous bâtissons un réseau et nous élaborons ce nouvel événement.
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Depuis ses débuts, Fait Maison a grandi. Après la maison de la rue Moussette, une multitude de lieux nous ont accueillis. Aux collaborateur·trice.s d’origines, des dizaines d’autres se sont ajouté·e.s et nos événements performance se déploient bien au-delà de l’Outaouais. Bien que notre duo porte le nom de Fait Maison, chacun de nos projets est centré sur les personnes que nous rassemblons. Fait Maison est ainsi devenu un état d’esprit qui nous permet d’insuffler l’atmosphère de la maison à nos projets et événements.