L’aéroport d’Athènes

L’aéroport d’Athènes nous répartit entre les aéroports.
Le combattant a dit: Où combattrai-je ? Une femme enceinte lui cria: Où t’offrir ton enfant ? L’employé a dit: Comment employer mon argent ? Et l’intellectuel a dit: Qu’ai-je à voir avec ton argent ? Et les douaniers ont dit: D’où venez-vous ?Nous avons répondu: De la mer. Ils ont dit: Où allez-vous ?Nous avons répondu: À la mer. Ils ont dit: Quelles sont vos adresses ? Une femme des nôtres a dit: Mon baluchon est mon village. À l’aéroport d’Athènes, nous avons attendu des années. Un jeune homme y épousa une jeune fille. N’ayant trouvé de chambre pour les mariages rapides, il se demanda: Mais où cueillir son hymen ? Nous en avons ri et lui avons dit: Jeune homme, ta question est déplacée. Et notre théoricien de service a dit: Ils meurent pour ne pas mourir. Ils meurent par inadvertance. Et le lettré a dit: Notre camp va tomber, inéluctablement. Que nous veulent-ils ? L’aéroport d’Athènes changeait d’habitants tous les jours. Et nous sommes restés assis, sièges posés sur les sièges, attendant la mer. Combien d’années encore, ô aéroport d’Athènes !

 

Une traduction de Elias Sanbar.
***

La terre nous est étroite

La terre nous est étroite. Elle nous accule
dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos
membres pour passer.
Et la terre nous pressure. Que ne sommes-nous son blé,
pour mourir et ressusciter. Que n’est-
elle notre mère
Pour compatir avec nous. Que ne sommes-nous
les images des rochers que notre rêve
portera,
Miroirs. Nous avons vu les visages de ceux
que le dernier parmi nous tuera dans la
dernière
défense de l’âme.
Nous avons pleuré la fête de leurs enfants
et nous avons vu les visages de ceux qui
précipiteront nos enfants
Par les fenêtres de cet espace dernier,
miroirs polis par notre étoile.
Où irons-nous, après l’ultime frontière ?
Où partent les oiseaux, après le dernier
Ciel ? Où s’endorment les plantes, après le
dernier vent ?
Nous écrirons nos noms avec la vapeur
Carmine, nous trancherons la main au
chant afin que notre chair le complète.
Ici, nous mourrons. Ici, dans le dernier
défilé. Ici ou ici,
et un olivier montera de
Notre sang.

 

 

Une traduction de Elias Sanbar.

 

***

 

 

Je suis de là-bas

Je suis de là-bas. Et j’ai des souvenirs. Je
suis né comme naissent les gens. J’ai une
mère
Et une maison aux nombreuses fenêtres.
J’ai des frères. Des amis. Et une prison avec
une froide lucarne.
J’ai une vague dérobée par les mouettes,
mon paysage favori, l’herbe folle
Une lune aux confins de la parole, l’obole
des oiseaux et un olivier immortel
Je suis passé sur terre avant le passage des
épées sur un corps autour duquel ils se sont attablés
Je suis de là-bas. Je restitue le ciel à sa mère
quand il pleure sa mère
Et je pleure pour que me reconnaisse le
nuage à son retour.
J’ai appris, afin de briser la règle, toute
parole opportune au tribunal du sang.
J’ai appris tout le langage et je l’ai défait
pour composer un seul mot: Patrie…

 

 

Une traduction de Abdellatif Laabi.

 

***

 

Et nous, nous aimons la vie

 

Et nous, nous aimons la vie autant que
possible.
Nous dansons entre deux martyrs. Entre
eux, nous érigeons pour les violettes un
minaret ou des palmiers.

Nous aimons la vie autant que possible.

Nous volons un fil au ver à soie pour tisser
notre ciel et clôturer cet exode.
Nous ouvrons la porte du jardin pour que
le jasmin inonde les routes comme une belle
journée.

Nous aimons la vie autant que possible.

Là où nous résidons, nous semons des
plantes luxuriantes et nous récoltons des tués.
Nous soufflons dans la flûte la couleur du
lointain, lointain, et nous dessinons un
hennissement sur la poussière du passage.
Nous écrivons nos noms pierre par pierre.
O l’éclair, éclaire pour nous la nuit, éclaire
un peu.

Nous aimons la vie autant que possible.

 

 

Une traduction de Abdellatif Laabi.

 

***

 

Ils m’aiment mort

Ils m’aiment mort pour pouvoir dire : Il
fut des nôtres, et il fut à nous.
J’ai entendu les mêmes pas. Vingt ans
qu’ils résonnent sur le mur de la nuit.
Qu’ils viennent, mais ne poussent pas la
porte. Ils sont entrés, cette fois. Trois en
sont sortis: un poète, un assassin et un
lecteur. Boirez-vous du vin ? J’ai dit. Et ils
ont répondu: Nous boirons ! Quand ferez-
vous feu sur moi ? J’ai demandé. Et ils ont
répondu: Patiente. Et ils ont aligné les
coupes, puis se sont mis à glorifier le peuple.
J’ai demandé: Quand commencerez-vous
mon assassinat ? Ils ont dit: Nous avons
commencé… Pourquoi as-tu envoyé des
chaussures à
l’âme ? Pour qu’elle puisse aller sur la
terre ferme, j’ai dit. Pourquoi as-tu
composé un poème blanc alors que la terre
est très noire ? J’ai dit: Parce que trente
mers se déversent dans mon coeur. Ils ont
alors dit: Pourquoi aimes-tu le vin de
France ? J’ai dit: Parce que je suis digne
de la plus belle des femmes. Comment
souhaites-tu ta mort ? Bleue comme des
étoiles qui coulent des plafonds. Boirez-vous
encore un peu de vin ? Ils ont dit: Nous
boirons. J’ai dit: Je vous demanderai
d’être lents, de me tuer petit à petit pour
que je compose un dernier poème à l’élue
de mon coeur. Mais ils ont ri, et, dans la
maison, n’ont dérobé que les mots que je
dirai à l’élue de mon coeur…

 

 

Une traduction de Elias Sanbar.

 

 

 

 

 

 

Poèmes lus par l’auteur1

 

 

 

  1. Poèmes lus par l’auteur. En ligne : https://www.aldiwan.net/poem9180.html