Le Merle

vol.3 no.1, Été 2015
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Austérité
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En 2011, une coalition de droite formant le gouvernement des Pays-Bas annonçait des coupes drastiques dans le soutien public aux arts et à la culture, au nom de l’austérité budgétaire. Faute d’opposition efficace, le gouvernement a pu couper les ressources de nombreux projets, appauvrissant durablement des organisations centrales à la vitalité du milieu culturel. Des artistes, auteurs, autrices, travailleuses et travailleurs culturel.le.s se penchent sur les circonstances et les effets de ces coupes, et les raisons qui ont empêché les milieux artistiques, politiques et étudiants de les contrer − ou même, simplement, de les limiter. Ce numéro porte sur les différentes initiatives politiques et artistiques issues de ces bouleversements. Édité par Edith Brunette & François Lemieux dans le cadre de leur exposition Cuts Make the Country Better, présentée en 2015.

Le réveil

Rune Peitersen

«Bonjour tout le monde, Je suis troublée par ce qui est en train de se produire dans la sphère politique de notre pays. Je me dis qu’il serait intéressant de se rencontrer pour voir si on ne peut pas trouver un moyen de préparer une riposte créative. Peut-être une combinaison de manif et d’art? Voulez-vous y participer?1»

Le réveille-matin

Cette citation provient d’un courriel que j’ai reçu en décembre 2010 de la part d’une consœur artiste que j’avais rencontrée seulement deux ou trois fois auparavant. Nous avions discuté de nos préoccupations communes sur la direction que prenaient les politiques (culturelles) néerlandaises, et je me suis donc retrouvé parmi les destinataires de son modeste appel à la mobilisation. Heureux de cette initiative, j’ai immédiatement commencé à noter quelques idées en vue de la réunion. Il était important pour moi de mettre en lumière le fait que le premier motif d’inquiétude ne se trouvait pas tant dans les attaques volontaires et démesurées contre le secteur culturel, mais plutôt dans le changement discursif qui les accompagnait2. Du jour au lendemain, « l’art » était devenu le bouc émissaire de la classe politique néerlandaise pour des problèmes provoqués par leurs propres politiques3 et, bien que ces compressions s’avéreraient certainement désastreuses pour le secteur culturel, il me semblait qu’un appel à l’action devrait aller au-delà de la seule austérité pour analyser le cœur du problème.

Je crois que la véritable raison d’être de la réunion de ce soir est que notre société s’approche d’un point critique grave, et nous commençons à voir qu’il nous faut faire pencher la balance dans l’autre sens. Nous nous rendons compte qu’il faut trouver des moyens de s’engager autrement. Il est peut-être vrai que le « grand public » se sent à l’écart du milieu artistique et que nous, les artistes, sommes devenus trop complaisants, contents de jouir de privilèges aujourd’hui tenus pour acquis. La même complaisance existe dans tous les milieux, autant en politique, dans la finance et le journalisme que chez les prestataires d’aide sociale, les petits entrepreneurs et les travailleurs culturels. Ce n’est pas pour autant une excuse valable. Si nous étions endormis, il faut maintenant se réveiller – pas parce qu’un autre le décrète, mais parce que nous avons un rôle important à jouer dans la société, tant comme artistes que comme intellectuels4.

 

S’habiller

Deux ans plus tard, après maints élans, manifestes, réunions, querelles, manifestations et déceptions, Platform Beeldende Kunst (PBK, Plateforme des arts visuels) fut officiellement inaugurée. Bien que le processus ayant mené à sa fondation ait été amorcé par le courriel et la réunion déjà mentionnés, entre temps ses acteurs, ses objectifs et son mandat avaient changé. Après le choc initial, il était vite devenu clair que le raisonnement derrière l’austérité ne découlait pas d’une logique d’économiste, mais plutôt d’une vision purement idéologique, comme l’affirme Merijn Oudenampsen dans un texte écrit pour notre projet Weerwoord (Riposte)5 :

Le caractère équivoque de l’austérité trouve sonorigine dans trois programmes politiques distincts, tous omniprésents dans la nouvelle politique culturelle néerlandaise : un programme populiste qui répand une vision manichéenne des artistes, les qualifiant de « gloutons de subventions »; un programme conservateur qui mise sur une réduction de la culture au patrimoine et à la préservation des « instituts d’élite » ; et finalement, le programme libéral, qui préconise le libre marché et la non- intervention de l’État.6

Avec PBK, nous espérions mettre un frein à cette tendance et même, avec le temps, la renverser. Nous avions pour but de mobiliser et de consolider le secteur culturel au moyen d’arguments contre la pensée néolibérale sous-tendant l’austérité. Cette consolidation devait se faire en réunissant une pluralité de points de vue chez les acteurs du milieu, dans le but non pas de les homogénéiser pour parler d’une voix unie, mais plutôt de démontrer qu’une diversité de voix était notre plus précieux atout, autant dans le secteur culturel que dans une société ouverte. De cette diversité, nous espérions faire naitre de nouvelles propositions pour former une masse critique, et que celles-ci se rendent jusque dans les médias et le discours politique. Nous comptions évidemment tout faire pour faciliter et catalyser ce processus.

Au boulot 

Il était impensable de parvenir à un consensus parfait parmi les acteurs du secteur culturel quant aux stratégies à employer. Il nous fallait néanmoins des causes communes afin d’élaborer un plan d’action rassembleur. Des causes qui devaient être à la fois assez larges pour représenter une position idéologique, et assez situées pour donner lieu à des revendications pragmatiques et à des suggestions constructives. Autrement dit, notre mandat était de démontrer – malgré son caractère abstrait – l’importance du rôle que joue l’art dans une société ouverte, et de traduire cette importance en propositions concrètes qui pourraient consolider le soutien financier au secteur culturel. Dans une autre Riposte, l’artiste Barbara Visser décrit la situation :

Les artistes vont tenir bon de toute façon, peut-être davantage encore quand les temps seront difficiles. Cependant, cette ténacité ne pourra être qu’une solution temporaire. Il faut prendre en considération le fait que la société vit sur le crédit culturel et s’endette aux détriments des producteurs d’images, de musique et de textes. Cette situation est un miroir de ce qui se produit actuellement dans les marchés immobilier et financier. Pendant quelques années, le public sera impressionné par l’initiative et le zèle des artistes : « Voyez, c’est possible ! », diront-ils. Toutefois, dans notre société où le marché est la seule mesure de valeur, lorsqu’arriveront les inévitables affaiblissement des marges de crédit et montée de l’inflation, la bonne entente tournera au vinaigre.7

Puisque l’austérité et son discours malveillant prenaient pour cibles les pratiques artistiques expérimen- tales, actuelles et critiques, nous avons décidé d’emblée de démontrer l’importance de ce que nous allions plus tard baptiser la « couche de houmous »8. L’historienne de l’art Christel Vesters, dans sa Riposte intitulée « Nous applaudissons le Rijksmuseum », écrite à l’occasion de la réouverture du musée national nouvellement rénové, constate que :

Simon Schama fait référence à notre célèbre historien culturel Johan Huizinga, celui qui croyait que les livres, les objets et les textes étaient fondamentalement liés à la naissance de la civilisation. Si on suit le raisonnement de Huizinga, on ne peut que conclure que sans la « force créatrice du milieu » dans lequel il a évolué, un maître tel que Rembrandt n’aurait jamais vu le jour. Cette thèse est aux antipodes de la théorie du génie solitaire ou de l’institution d’exception. Elle souligne au contraire que le contexte, l’intégration et une base vigoureuse sont les conditions sine qua non d’un climat culturel florissant.9

Les initiatives et les collaborations d’artistes constituent le premier gage de ce climat florissant, et forment une partie intégrante de cette « couche » fertile; c’est souvent grâce à elles que peuvent être développées et expérimentées de nouvelles idées. Dans le projet Het Initiatief (L’initiative)10, nous avons cartographié ces groupes et ces sites dans le but de mettre en valeur les modèles de collaborations créative existants, et les manières dont l’art et les artistes peuvent s’intégrer à un contexte local donné. Nous voulions aussi créer un baromètre pour mesurer les conséquences de l’austérité sur le climat culturel. Ce dernier projet a mené à la production d’une superbe affiche sérigraphiée et d’une archive internet, publiée en 2014 sous le titre de Verbeeldingsstorm (Néolibéralisme iconoclaste).11

Aujourd’hui

Ces projets ont aussi contribué à l’atteinte de notre premier objectif stratégique : l’injection de contenus factuels dans le discours médiatique. Trop souvent, les politiciens et les médias véhiculent des informations obsolètes sur le secteur culturel. Des termes comme « paresseux » et « glouton de subvention » ont ainsi été abondamment employés pour décrire les artistes et les comparer à la figure du « vaillant travailleur hollandais », évoquée à la fois par les partis libéral et conservateur et, plus récemment par presque tout le spectre politique néerlandais.

Plus inquiétant encore, cette idéologie semble avoir été intériorisée, jusqu’à un certain point, par le secteur culturel lui-même. Dans sa Riposte, Irene de Craen nous met en garde contre les conséquences possibles de cette capitulation :

Cette rhétorique, qui est en train de se répandre rapidement, énonce un tournant dans le discours du secteur culturel, où l’art doit servir les intérêts de ce même programme politique contre lequel nous nous battions encore tout récemment. En nous employant consciencieusement à respecter les critères touchant au nombre de spectateurs et à l’entrepreneuriat, nous avons perdu de vue les valeurs fondamentales de l’art. Une fois évanouie l’autonomie sociale de l’art − à force de les qualifier sans cesse d’« hermétiques » et de « déconnectés » −, les politiciens n’auront plus à craindre que les futures mesures d’austérité ne soient contestées par des foules en colère sur le Malieveld. Nos contestations ne serviront pas à grand-chose, car il ne restera plus rien à protéger.12

Une telle intériorisation de la logique de marché, en particulier chez les jeunes artistes, est signe qu’une repolitisation du champ culturel est primordiale si nous voulons comprendre les forces politiques et économiques en présence. Afin d’y parvenir, nous offrons de partager notre expérience et nos recherches avec des organisations analogues ailleurs dans le monde que nous avons entrepris récemment de recenser – en commançant par l’Europe. Si nous voulons faire face aux problèmes que rencontre le milieu culturel, il nous faut les connecter à ceux auxquels se trouve confronté l’ensemble de la société. Nous pourrons ainsi joindre nos forces dans la lutte plus large contre l’hégémonie néolibérale et la montée des inégalités, avec l’espoir de nous réveiller, un jour, dans un monde meilleur.

  1. Adressé aux membres de PBK : Platform Beeldende Kunst est une coalition stratégique qui mobilise les réseaux existants et suit l’émergence de nouvelles connexions, dans l’objectif de développer les bases d’actions communes et d’un travail de relations publiques. Elle occupe une position clef entre les nombreux travailleurs du champ culturel d’un côté et les médias, politiciens et autres organisations (groupes de lobby, syndicats) de l’autre. Son but est de modifier favorablement la perception des arts et de la culture, d’influencer les décisions politiques – en collaboration avec d’autres groupes d’intérêts tels que De Zaak Nu et Kunsten 92 – et de mettre de l’avant de nouvelles manières de penser l’importance et le sens de l’art.
  2. Pour une analyse de la duperie rhétorique néolibérale, voir Merijn Oudenampsen, « Retort #2 : TheVenomous Heritage of Halbe Zijlstra », in Platform BK, 2012
  3. Pour une analyse du contexte politique de l’austérité aux Pays-Bas, voir Jack Segbars, «The Dutch Situation », in Platform BK, 2014
  4. Rune Peitersen, “A New Story“, 2010
  5. Weerwoord (Riposte) a été un de nos premiers projets, et parmi les plus réussis. Nous avons réuni une équipe d’artistes, d’écrivains et de commissaires à qui nous faisions appel pour écrire des articles d’opinion afin de contrer les propos fallacieux véhiculés dans les médias au sujet des artistes. Bien que relativement peu de nos articles ont été publiés dans les journaux nationaux, les rédacteurs en chef ont rapidement été mis au courant de notre existence et ils semblent avoir modéré leur traitement du secteur culturel depuis. Chaque Riposte sert à mobiliser les acteurs et à faire connaitre nos propositions dans le milieu.
  6. Merijn Oudenampsen, op cit.
  7. BarbaraVisser, « Retort #3: Measuring Standards », in Platform BK, 2012
  8. Le mot néerlandais hoemoes fait référence à une terre fertile, comme humus en français. La similarité avec le mot houmous (mets à base de pois chiches) a donné lieu à des confusions pendant une présentation à Budapest, et nous avons gardé le terme un peu curieux de « couche de houmous ».
  9. Christel Vesters, « Retort #5: We congratulate the Rijksmuseum! », in Platform BK, 2013
  10. This collection is called The Initiative (Het Initiatief). It has turned out to be a fantastic resource for art-students, trying to orientate themselves in the art world.
  11. « Néolibéralisme iconoclaste » ne traduit que partiellement le terme d’origine, Verbeeldingsstorm, un jeu de mots intraduisible faisant référence à l’iconoclasme de la Réforme protestante dans lequel la diabolisation historique de l’image est remplacée par celle de l’imagination
  12. Irene de Craen, « More Populist Than Ever », in Platform BK, 2013

Walking Hours: the Space Between Things and the Passing in Time I

Edd Schouten

Je marcherai: voilà le projet.1

Ce projet se situe quelque part entre l’expression chorégraphique et le geste artistique. Marcher comme acte d’engagement, tous mes sens en éveil. Je suis prêt à embrasser tout ce que je pourrais rencontrer : idées, interactions, objets ou épiphanies artistiques catalysées par d’heureuses convergences entre les événements. Mais le travail est dans la marche, et tout ce qu’elle pourra inspirer ne sera qu’un supplément.

De mars à août 2015, je marcherai et ce sera tout. La simple action de marcher : un pied devant l’autre, faisant l’expérience de la pression que produit la gravité entre la plante de mes pieds et la surface de la terre. Je délimiterai un espace en marchant d’une ville côtière à l’autre, de Scheveningen à Katwijk, au bord de la Mer du Nord, du point A au point B et inversement. Le fait que j’habite dans l’une de ces villes et que mon père ait grandit dans l’autre n’est qu’une intéressante coïncidence, sans plus.

Je marcherai de 9 à 5, pendant les heures de travail. Walking Hours, working hours (heures de marche, heures de travail). Le travail est dans la marche.

Cela fait partie d’une suite de projets amorcée il y a quelques années avec Choreography of Love and Labour: the Flower Picker, où, pendant six semaines, je me suis glissé dans la peau d’un cueilleur de jonquilles dans une ferme du Sud-Est de l’Irlande. Chaque matin, j’y faisais mes étirements et ma préparation mentale avant de faire mon entrée en scène dans un champ de fleurs. Là, je cueillais les jonquilles jusqu’à la tombée du jour, finançant mon œuvre par le travail-même qui la constituait − on me donnait dix sous pour chaque bouquet de dix jonquilles amassé. J’étais aussi bien spectateur que performeur, tout comme mes collègues formaient à la fois le public et les personnages d’une chorégraphie délicate et arbitraire. J’ai fait le choix de ne pas documenter le projet. Éphémère, il vit dans la mémoire de quelques-uns, préservé par le récit de ce mouvement dans le temps et l’espace.

Walking Hours tente de transposer le travail (artistique) hors de ses espaces conventionnels, explorant des médiums inattendus d’expression artistique. Le travail y est libéré de l’impératif de produire des résultats tangibles, cherchant à créer non un produit, mais plutôt une pensée, l’amorce d’un mouvement inspirant. Il cherche à engager un dialogue avec un public inattendu. Il refuse d’être limité par des conventions − préférant en briser certaines par accident ou en découvrir d’autres au pas- sage. Sa seule intention est d’embrasser le processus de la marche et de se laisser engager dans son geste.

Walking Hours: the Space Between Things and the Passing in Time sera comprise entre deux bornes, deux éditions du Merle. La première − celle-ci − annonce le début du projet. C’est un énoncé d’intention, mais aussi une invitation adressée à toute personne désirant participer à l’expérience. Je lance l’idée, n’ayant aucune attente précise quant à ce que Walking Hours pourrait apporter (advenant qu’elle apporte quelque chose). Elle n’est guère plus qu’un titre et une partition libre pour activer une chose imprécise. Elle est un espace ouvert à de possibles explorations… du point A au point B et inversement. La seconde et dernière borne − à paraître plus tard … − présentera une documentation encore à définir de ce que Walking Hours aura été.

  1. Ce texte a été traduit de l’anglais par Edith Brunette.

Playback (II)

Koen Brams

Esteemed members of the board, dear Cees,
Esteemed members of staff, dear Ankie,
Esteemed advising researchers, dear Mladen,
Esteemed researchers,
Esteemed ladies and gentlemen, Chers amis francophones

Motto: “The answer is this: war on totality. Let us attest to the unpresentable; let us activate the differences and save the honor of the name.” — Jean-François Lyotard, 1982

They say that when writing a text, you always have someone in mind as your audience. If this is true, then who is this speech addressed to? To my parents, who produced and raised my brother and me? To my wife and child? To the people who appointed me as director of the Jan van Eyck Academy eleven years ago? To the staff with whom I have enjoyed such a good working relationship? To the researchers selected by the advising researchers and myself to spend a month to two years working on their own projects at the Jan van Eyck Academy? To my friends? To my colleagues, directors or board members? To the provincial governor, the mayor or city councillors? To civil servants? To the village idiot or the homeless noisy man? To the judge who decided in the Academy’s favour in a case against the city of Maastricht? If you were to write a text aimed specifically at one of these people, what would it look like? We’ll never know because I have decided to give a speech addressed to them all. To Omer Brams and Odile Wolfs, to Paula von Seth and Peter Pluymen, to Janicke Kernland and Anthony Auerbach, to Monique Vogelzang and Tonnie Lindt, to Suchan Kinoshita and Bert Nelissen, to Frans Pistorius and Lene ter Haar, to Mariana Castillo Deball and John Geelen – and to the anonymous thief who stole my computer ten months ago.

 

1

On the 25 th of June 2000, barely two weeks after starting my job as director, I gave a speech at Museum Het Domein in Sittard at the opening of the exhibition entitled Unfortunately last Sunday afternoon somebody left the door open…. Some time before I had received the proofs for the exhibition catalogue, compiled by Octavian Esanu, Franziska Lesak and Giselle de Oliveira Macedo, participants in the Jan van Eyck Academy who had had the audacity to write an alternative history of the institute.

This trio – two theorists and a designer – had delved into official policy documents and newspaper clippings. They had plunged into the institute’s archives and found documents which had not seen the light of day since being safely stored away. Octavian, Franziska and Giselle had also interviewed the people involved. They took announcements and stuck them in the book, including wonderful sentences like: “It was emphasized that the ping-pong table in the exhibition space is definitely not OK” and “If a ping-pong table in the exhibition space is o.k., then why not a washing machine downstairs?” and “Keep the door closed! Felix the cat should stay inside until October 1 st”, and “Unfortunately last Sunday afternoon somebody left the door open… and Knut’s mountain bike has been stolen”.

With growing astonishment, I became acquainted with the bizarre origins, erratic growth and present-day circumstances of the institute where I had just taken over the helm. Time and again I burst out laughing when reading about yet another bureaucratic manoeuvre on the part of one of my predecessors, the twisted reasoning used to justify a senseless measure and the arguments, so easy to deflate, for allowing one thing and prohibiting another. This was a marvellous initiation into the complex history of a still complex institute, one which directors, staff, artists, designers and theorists had tinkered with for decades. The Academy had undergone various metamorphoses, from large to small, sometimes involving a sledgehammer, but usually just the tiniest screwdriver. It had evolved from a Catholic art college, under the care of the Bishop of Roermond, into an international postacademic institute, initially only in the visual arts but later including design and theory. The story of Octavian, Franziska and Giselle – hilarious, exciting and poignant at one and the same time – revealed something that is often made into an abstraction: the fact that an institute is all about people.Thinking up a concept, setting up an organisation, the day-to-day business of different people within various hierarchical relationships – this is all the work of people.These concepts, types of organisation and human relationships are not there to begin with, they’re not there beforehand – they are thought up. What the exhibition and catalogue were suggesting was not only that these concepts, types of organisation and human relationships can be thought up, they can also be reconsidered.This implied the promise of the Academy as a ‘makeable’ institute. Would I succeed in reinventing the Academy once more? Would I accomplish this by avoiding the pitfalls of absurd measures, rhetorical dexterity and seamless contradictions? Having read Unfortunately last Sunday afternoon..., I would certainly never dare answer that last question in the negative.

2

I spent the summer of 2000 both finishing off The Encyclopaedia of Fictional Artists, which I had been compiling, and working on my ‘policy plans’. Actually the Encyclopedia has been a companion during my entire directorship, with a German translation in 2003, and an English in 2010. Back in 2000 I was editing the Dutch version of the Encyclopedia and writing my ‘policy plans’. This was a marvellous combination: on the one hand a parallel universe in which jealousy and folly, lies and brilliance fought to gain the upper hand, and on the other the dry-as-dust story of an institution. The policy document and the book came out at about the same time, in autumn 2000. So what were my ‘policy plans’? I quote: “The Jan van Eyck Academy is a post-academic institute for research and production in the fields of design, visual arts and theory. I would like to interpret this description in two different ways. First and foremost, in a literal way: the Jan van Eyck is an institute that offers designers, visual artists and theorists an opportunity to carry out research projects and create productions. It is therefore not a training institute, but a place for reflection and production. According to my second, admittedly metaphorical, reading of the term ‘post-academic’, not only should the Jan van Eyck Academy offer opportunities to designers, visual artists and theorists who already have an academic training, it should also leave the academic behind (hence ‘post-academic’). If ‘academic’ refers to using a standard procedure, worked out to the tiniest detail, to disciplinary experiments, or to the carefully prescribed or formatted way in which research is presented, then the Jan van Eyck should offer an alternative. In my vision, research and production should above all involve a willingness to take as far as you can the specificity of the discipline (whether it be design, visual arts or theory) and the research project (and hence the designer’s, visual artist’s or theorist’s particular objectives). The academic model is too restrictive and often rules out precisely those possibilities that can bring the participant or researcher to a new understanding (and to artistic or intellectual enjoyment). Central to my vision for the Jan van Eyck Academy is respect for the specific program that the designers, visual artists and theorists wish to achieve by coming to the institute. From the participants as well as the artistic and technical staff I expect a huge commitment to the Academy’s entire program (in other words, to everything that is done and made in the Academy by the participants, and by the members of the technical and artistic staff).” End of quote.

These policy plans and the policy that arose out of them conjures up an opposition between academic and individual, between the pre-formatted path and the path of the artist’s own choosing, between ‘prescribed’ and ‘unwritten’ research projects. The fact that this policy allowed no room for the academic aspect was widely applauded. The urgent protest that was nonetheless directed at me from various quarters had to do with trusting in the independence of artists, designers and theorists. Is it a good idea to expect these people to rely on their own strengths to develop a practice, set up a project or produce a creation? Will anything actually happen if there is no compulsion, and if something does happen, in the absence of coercion or control, will it be worthwhile? I was met with scepticism, some of it implicit, some of it absolutely explicit. What happens to motivation if credits are not awarded? What happens to the desire to do something if there is no diploma at the end?

These doubts – whether held in check or clearly expressed – can be swept aside after eleven years. It is this knowledge that gives me the greatest satisfaction after my time as director: the fact that young, talented artists, designers and theorists can dream up their own projects and walk their own paths. I have been present at selection interviews and have seen how our successful candidates have forged their own way. I have been witness to the partnerships – impossible to predict in advance – between people who came to Maastricht from the most diverse geographical and intellectual backgrounds. I have seen hundreds of unforeseeable creations take shape – from videos to symposia, from books to workshops, from exhibitions to websites. It is a huge triumph that the programme at the Jan van Eyck Academy has proven so successful without having to resort to sanctions, to awarding credits or issuing diplomas. It is the greatest triumph that we have all demanded this ourselves and that we have had so much fun doing it.

3

The 13 th of September 2000. Laurens Schumacher, the deputy director, and I were met in Zoetermeer by Marlou Thijssen, an official at the Ministry of Education, Culture and Science. She guided us through a forest of bridges and corridors to the office of her boss, Maarten Asscher, director for the Arts. Never having met Asscher before, I didn’t know that he was a poet as well as a senior official. They took our coats and ushered us to seats in the salon. Did Asscher first pick up his pipe and start filling it or is my imagination getting the better of me? In any event, I do still remember his opening question. As he lit his pipe, he asked me: “So what do you plan to do?” Someone who asks a question like that is holding open the door to the unexpected. He is leaving open the possibility that he might be surprised at the response. “So what do you plan to do?” This is a question that doesn’t rule things out in advance, a question that implies that things are possible. It’s a question that reveals a positive bias. How did I reply to Asscher? I can’t remember any longer. No doubt I recited my ‘policy plans’, but I don’t recall. Eleven years later I can only recall the magical start to the conversation. It was the question that mattered; in every respect it was more important than the answer. The question was an echo of my experience while reading Unfortunately last Sunday afternoon somebody left the door open… An Academy is the work of people; it is a makeable institute. So make something of it.

4

I have set things up and torn other things down. The registration fee has been done away with, the open days were axed, the laureates – the Jan van Eyck diplomas – are no longer awarded, the departmental hierarchies have been dismantled, the list goes on… Instead of charging a registration fee, we have set up a fund to bring to fruition research projects and productions, which a board decides on autonomously and by simple majority. Instead of two open days, the entire programme – everything that is done and made in the Academy – is opened up to the public. Instead of awarding diplomas, we try to assist alumni actively to further develop their careers. Only one hierarchical division remains between the participants and advisors, with participants becoming researchers and advisors becoming advising researchers. This new structure and names convey the expectation that all participants in the Jan van Eyck Academy – researchers, supervisors and the director – will be involved in research projects. This has proved to be the most difficult but also the most important driving force behind the changes at the Academy. The most difficult because you cannot require someone to carry out their project or practice within a particular setting, and the most important because little by little it has become clear to the outside world what the Jan van Eyck Academy stands for. We have launched and developed countless projects. The future of the book, the intellectual property of the image, public spaces in the Euroregion, the work of Lacan and his intellectual descendants, the city as a communication platform and communication tool, nineteenth-century urban photography, design & populism, film & biopolitics – all these themes are just a handful taken from eleven years of research history. Whereas some people have dismissed this diversity as chaotic, I have always viewed it as extremely valuable. We have consciously gone in search of these differences because we have enjoyed doing so. We think it’s fantastic that someone can build an installation that makes reference to Michel Foucault in one studio, while in another someone else is reflecting on the impromptu market that has sprung up around a NATO checkpoint in Bosnia Herzegovina. We value these differences in themselves – they are a source of intense pleasure – but we have also seen that they can be made productive. Someone researching the house style of the Munich Olympics may benefit from a research project on how cities can at times create additional public space using their waste. Someone may decide to set up a museum in his or her studio and invite colleagues to exhibit there. Someone else can set up a Department of Reading and invite colleagues to join in reading texts together. In this way, different practices merge together.

It has been a genuine delight for me to have contributed several projects to the Academy’s diverse research portfolio. I worked with great pleasure on the history of the Maastricht artist initiative Agora, on Matt Mullican’s Work in residence and on the Belgian television work of filmmaker Jef Cornelis.This latter project is part of a much bigger project, an alternative history of art in Belgium, which I devised together with Dirk Pültau and which he and I will continue to enjoy working on in the coming years. But I can say with great conviction that I would never have devised, conceptualised and developed these projects without the fertile environment of the Jan van Eyck Academy, without the constant exchange of ideas, visions and arguments with researchers and advising researchers. It is impossible to pinpoint exactly what the Academy has managed to achieve with me and perhaps with others too, but generally speaking I can say without hesitation that I could not have accomplished my research projects without it. I can therefore only regard my time at the Academy as an enormous privilege. It has been of invaluable benefit to me to work here for eleven years together with all these clever, committed, inspired and inspiring people. I would like to thank the board, the staff, the advising researchers and researchers for their contributions to the development of this community. Without this community I would neither literally nor figuratively have been where I am today. For this I am especially grateful to each and every one of you.

5

The 27 th of January 2010. The Ministry of Education, Culture and Science drummed up all the directors of the various Dutch cultural institutes for a symposium entitled Basic Cultural Infrastructure, which was held at Ottone, on Kromme Nieuwegracht in Utrecht. “What do changing demographics, digital innovation, competition in the leisure market and economic changes mean for the cultural sector? What new opportunities are there? What does the cultural sector have to offer and how can we keep one another on our toes?” The agenda was certainly impressive: greater ethnic diversity in the streets and neighbourhoods of the Netherlands, Facebook & Twitter, the ever-increasing commercialisation of the leisure industry, and the credit crunch. At the very least, you would expect a demographer, an anthropologist, a designer and an economist to be called upon to shine their light on these complex issues. And why not toss in a philosopher as well? But who did Monique Vogelzang, Director for the Arts, and Judith van Kranendonk, Director General for Culture and Media at the Ministry of Education, Culture and Science, invite to keep us directors on our toes? The following four speakers: Gerlach Cerfontaine, chairman of the Supervisory Board of the Onze LieveVrouwe Hospital in Amsterdam, Johan Wakkie, director of the Royal Dutch Hockey Association, Jildou van der Bijl, chief editor of Linda magazine, and Bart de Boer, chairman of the board of directors of the Efteling theme park. Yes, ladies and gentlemen, they had assembled this unique foursome in order to teach the directors the ins and outs of the issues I’ve just mentioned. Judith van Kranendonk sat in on the proceedings and was visibly delighted to hear the brilliant suggestions from the head of the Efteling. He boasted how he had managed to entice more people to his theme park by building a higher and bigger roller coaster. With a spring and an autumn programme, the Efteling was running like a top. But all his best intentions to involve the cultural sector in his plans had invariably come to nothing. Why did stage actors and opera singers turn up their noses at appearing at his amusement park? Hardly had he stopped speaking when a woman with a Limburg accent offered her services to remove the whiff of elitism that was just discernible.The problem was immediately sorted: from now on there would be plenty of singing and dancing at the Efteling.That afternoon in Ottone was a shameful spectacle. We were treated like grant-dependent pariahs who were completely out of touch with reality. From now on we would have to seek our inspiration from the hockey association, an amusement park, Linda de Mol and a hospital for Pete’s sake, not from Rembrandt, Mondriaan, Wim T. Schippers, René Daniëls or Marjolijn Dijkman. I thought back with sadness to my visit to Asscher, the official-cum-poet who had received me without the slightest prejudice. After barely ten years the dream of the makeable art institute was shattered. We had to be kept on our toes. Instead of asking us what we wanted to do and how we would achieve this, they held up to us as examples a woman’s magazine, a rollercoaster, an intravenous drip and a hockey puck, while a slippery consultant was given the job of initiating us – the directors of art institutes – to benchmarking, as we poor fools had probably never heard of it. With great excitement, Monique Vogelzang introduced us to the joys of comparative statistics. As a parting gift we were given a booklet filled with figures which we could use to measure ourselves against one another.

But the grand finale, on Wednesday 27 January, was an address by Judith van Kranendonk. To keep us – the directors of the Basic Cultural Infrastructure – on our toes, she impressed upon us the spectre of a coalition government involving Geert Wilders’ party. Four months before the general elections, the most senior official in the Ministry of Education, Culture and Science entertained the notion that a Cabinet with the PVV was not unthinkable. I was dumbfounded. Coming from a country that has patented the cordon sanitaire and where, as a result, an extreme right-wing party has been kept from power for decades, I could scarcely believe that a senior Dutch official was openly speculating on the consequences of having a populist and xenophobic party in a coalition government. Then we’d really have something to complain about, Van Kranendonk warned us. Wouldn’t that make us descend from our ivory towers to pluck the ripe fruits held out to us by Bart de Boer of the Efteling? Wouldn’t we then be eager to take Johan Wakkie’s wise counsel to heart? We would soon see where we stood if Geert Wilders came to power. Van Kranendonk didn’t want to have it on her conscience that she hadn’t warned us. Was she aware that simply by imagining the possibility of a coalition government involving a xenophobic and populist party, she was in fact preparing the way for that party? In the meantime we have found out the answer to this question, because she and the rest of her crew have acted as willing henchmen to transform Wilders’ dictates into an unprecedented decimation of the Basic Cultural Infrastructure.

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On the 10 th of June 2011, Halbe Zijlstra published his policy letter, carrying the cynical title Beyond quality: a new vision of cultural policy. This so-called ‘new’ cultural policy is the product of extreme neoliberalism and rabid nationalism. Extreme neoliberalism places full control of wellbeing and prosperity with the individual. Thus, and I quote State Secretary Zijlstra, “after leaving education, it is up to the artist to find his or her own way” and “the development of proven talent should no longer be encouraged by separate institutes, but by the artists themselves”. This proven talent should be able to buy “services in the field of in-depth practice or further training” and grants should only be used to stimulate entrepreneurship. On the basis of these policy proposals aimed entirely at the individual, starter stipends will be reduced and restructured. In keeping with this neo-liberal model, post-academic institutes (like the Jan van Eyck Academy), production houses and other training grounds will be shut down. After all, from now on it is up to individual artists to purchase “services in the field of in-depth practice or further training”. According to the State Secretary, “the cultural sector itself is responsible for further training or in-depth practice, as is already the case in other sectors, such as the legal profession, building and technology.”

What the State Secretary does not say in this particular passage is that this Cabinet is at the same time pushing through lower taxes for the business sector, is recruiting 3,000 new police officers and is buying two Joint Strike Fighters. These are the investments that the Cabinet is paying for with our grants. This is not the first and certainly not the last paradoxical twist for this cabinet, which is supported by the PVV. Consider the following: while extreme neoliberalism and maximum deregulation lie at the heart of the largest banking crisis ever and this huge financial catastrophe has prompted a ruthless cost-cutting plan, we are expected to welcome liberalism and deregulation with open arms! The entire financial sector has been whitewashed, while we are being asked to pay the debts they leave behind with our meagre grants and to embrace the causes of this financial nightmare. Indeed, even more so than in the past, we are expected to view this as good and ethical practice. This is an invitation that can only be described as perverse.

We all know what the consequences will be if this policy is implemented in full or in part. We know that many institutes will disappear and that with them will go valuable expertise and heritage of great value, as well as national and international networks that have been painstakingly built up. We know that many of us will be without work and that from now on we will only be able to devote ourselves to our art, our passion, in poverty. We know that we are about to be struck at the very heart of our greatest wealth, which is our culture and our civilisation.

Listen to what Zijlstra and Wilders have to say about the policy on cultural diversity – and I quote: “The new basic infrastructure will no longer offer room for development institutes in the field of cultural diversity”. And I’m sure you can guess the consequences of this policy proposal already and I quote: “The Cabinet believes that this is the task of the institutes themselves and it will not implement any specific policy on this matter.” This xenophobic, ultraliberal policy that is hostile to both culture and civilisation must be resolutely opposed.

We should derive courage in this battle from the immense ill-will with which Wilders’ PVV and Zijlstra’s VVD have dealt with art & culture. The fact that art & culture are treated with such hostility demonstrates their power ex negativo. And what does this power consist of? Of the critical ability to take apart and comment on social processes, the unifying power of enjoying something in the company of others, the strange ability to present something intangible, the beauty of the pointless.

I would like to wish my successor Lexter Braak, the board, the staff, the researchers and advising researchers every success in the battle for the preservation of art & culture in general and the Jan van Eyck Academy in particular. I place myself at your disposal to make a contribution where I can. The Netherlands may be done with me, but I am not done yet with the Netherlands.

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The 9 th of September 2011. In closing, I would like to say a word of thanks. I wish to thank the board of the Jan van Eyck in general and Cees Hamelink in particular for our inspiring, productive discussions. I would like to thank all the staff, researchers and advising researchers for their valued work. And for their support, I wish to thank my friend Bart, Dirk, my ‘partner in crime’, my parents, my brother, his wife and their children, my wife Cateau and our daughter Liska.

 

Thank you.

    A Cornerstone in Transition: Pillarisation in the Netherlands

    Gaby Felten

    When my inlaws decided to move to the countryside of Drenthe in 1979 to raise their children, a friendly neighbour cycled up to their house in the village of Exloëerveen to share some handy tips.

    Among the small variety of shops, general practitioners and churches in the area, there were some that leaned toward one religious denomination in favor of another.The neighbour wanted to save my inlaws the trouble of having to make these discoveries themselves.The northern provinces of the Netherlands are historically Protestant, but there are many variations of Protestantism to be found in the area. Similarly, the southern provinces have a Roman Catholic history. My grandparents were from Limburg, and in his free time my grandfather volunteered as a treasurer for a Catholic school catering to troubled boys.The school was in Den Haag, where my grandfather befriended two clerics who would often be at the family home at birthdays and religious holidays. Catholicism was the mortar between my Dutch family and the rest of Dutch society in the first half of the 20 th century.

    For a country that is so fiercely secular today, the Netherlands is still under the influence of De Verzuiling, in English: the Pillarization. From roughly 1917 to 1967, Dutch society divided itself into ideological streams based on religious denomination. Each “pillar” represented a parallel segment of society which did not interact with other pillars of society, while simultaneously holding up “the roof” which was the Netherlands as a nation. The Pillarization was very much a topdown organization in which only elites and politicians representing the four pillars interacted out of necessity in order to de- fine the national interest to which all pillars contributed. In the 400 years1 leading up to the 20 th century the Dutch experienced brutal internal conflict stemming from religious differences2, and equally brutal conflicts abroad stemming from colonization3. Yet the Pillarization is still widely regarded as the most politically stable period in Dutch history.

    Defining the Pillarization is rather difficult. Officially the four pillars were based on religious denomination, but in fact only one was a truly cohesive religious pillar; the Roman Catholic one. The many denominations of Protestantism were lumped into a second pillar. The third and fourth pillars were not defined by religion but by political or moral ideology, in the form of Socialism and Liberalism.

    A significant mythical element has also been thrown into the mix, integrating the Pillarization into a cohesive national history and framing it as a high point of tolerance and stability. Popular writers and journalists sometimes look nostalgically upon to the “simplicity” of the period, perceiving the idea of “knowing one’s place in the world” as both positive and impossible to revive4. On the other hand, one could also perceive these peaceful 50 years as a transitional phase to the more sophisticated and diverse country we inhabit today. The arbitrariness of the official dates assigned to the Pillarization does not help matters either. According to political scientist Arend Lijphart5 the 400 years preceding the Belle Epoque6 laid the ground for the Pillarization, and its breakdown can be traced to the end of WWII – but this breakdown is difficult to pin down and could be said to stretch into the present day. Hazy beginnings, vague historical facts, and a strong ideological current underlying the unification of a country can be useful tools in politics.

    Imagine the four pillars as vertical institutions with horizontal axes representing gradations in socio-economic class position. Each pillar had its elites, its middle class and its working poor. Each pillar had its representative political party, television and radio stations, newspapers, schools, universities, shops, and clubs. One could live in a world dominated by one’s own ideology and never have to mix with anyone who thought the slightest bit different. Both rich and poor felt more loyalty to their denominational pillar than solidarity to an equal socioeconomic class in a different pillar. The defining characteristic of living within a pillar was that citizens focused so narrowly on the pillars themselves that the negative space between the pillars came across as a nonexistent vacuum.

    “Pacification Politics” is the adjective used by Lijphart for the effect that the Pillarization had on the Dutch population. Although two explosive world wars changed the face of the Netherlands and Europe during the first half of the 20 th century, political stability within the country reached an all-time high. The Dutch population may have been divided by ideological differences, but it remained for the most part ethnically homogeneous. A shared language, geographic location and economic interests placed the pillars under the same roof. This has been gradualy changing. Martin Sommer (author of the foreword to the 9 th edition of Lijphart’s book), encapsulates the western zeitgeist of the first decade in the 21 st century, where an incessant preoccupation with Islam reveals the Dutch people’s difficulty to deal with forms of otherness that do not stem from divided homogeneity.

    Despite being a moralistic and religious ideology, which would make it a solid candidate for Pillarisation, Islam is coupled with a multitude of different cultural customs emerging from the countries where it is practiced. Islam came to the Netherlands as the religion of Moroccan and Turkish migrant workers invited by the Dutch government to take part in a “guest worker” program targeting unskilled labourers during the 1960’s and 1970’s. The aim was to have the guests return home after the work was completed, but as things go, people settled into their new homeland and started families.

    Islam itself is a religion characterized by 5 pillars of faith which hold up the religion, so it’s rather ironic that it could not find its place among the existing Dutch pillars. The influx of new citizens from the former Dutch colonies in the mid 20 th century also played a role in dismantling the delicate myth of the Netherlands as a model of peace and tolerance. These citizens, often descended from slaves or a colonial educated elite, brought with them a myriad of different values and attitudes, starkly different to the four familiar ones and every bit as legitimate7.

    The Pillarization has contributed to a tendency among the Dutch to size up other Dutch citizens. Since the movement toward secularization that began in the late 1960’s, the practice of ideological segregation has been reconfigured around issues of socio-economic class, education and ethnicity. While the political landscape has become more unstable and varied now, the Dutch school system in particular is designed to separate children from the age of 12 onward into different intellectual classes that will foster the talents that become apparent at that age. The names used for these trajectories betray their hierarchical history: the difference between an academic education and a technical one is respectively characterized as high versus low (hoogopgeleide v.s. laagopgeleiden). Technical and academic educations take place on different campuses and groups of students never meet because they are on different educational trajectories, creating “separate but equal” worlds within a country in which each citizen has a role to play, but does not necessarily have to mix with others.

    One of the many consequences of this type of education has been drempelvrees, which means “fear of the threshold.” You will not see working class families lining up to see a play at a local theatre, nor a family of academics lining up to watch a local football match in earnest, for fear of crossing over the wrong threshold. In Den Haag alone there are two persistent caricatural tropes that divide the population: the Hagenees and the Hagenaar. The first is characterized by a working class background, while the second is characterized by an academic background. They have different accents, live in different neighborhoods, have different career trajectories: they inhabit different worlds within one city. The heritage of Pillarization is that Dutch people are in constant need of knowing their place in the vertical and horizontal scheme of things, as well as the place of others.

    1. The Dutch state formed in 1648.
    2. For instance, the 80 Years War (1568-1648), or the Beeldenstorm, the destruction of Catholic Churches and imagery by radical Protestants (1566).
    3. Among examples, the active slave trade by VOC, the Dutch East India Company (1602-1799) and WIC, the Dutch West India Company (1612-1792), or the Dutch Military Agressions in Indonesia (1947-1948).
    4. Journalist Yvonne Zonderop and novelist Franca Treur, both interviewed by Lex Bohlmeijer for De Correspondent
    5. Author of The Politics of Accommodation: Pluralism and Democracy in the Netherlands, University of California Press, 1968. (Verzuiling: pacificatie en kentering in de Nederlandse Politiek, De Bussy Amsterdam, 1968).
    6. Approximately, 1871-1914.
    7. Due to the active slave trade by VOC, the Dutch East India Company (1602-1799), and the WIC, the Dutch West India Company (1612-1792), the Netherlands had a colonial and trading post strongholds where the inevitable blending and mixing of cultures took place, despite strong hierarchical measures and structures created to prevent this. Locations worldwide included in Asia: Indonesia, Taiwan, Sri Lanka, Malacca, Deshima, parts of Australia, parts of Iran, parts of Pakistan; in Africa: South Africa; and in the Americas: New York, Surinam, Guyana, Brazil, Virgin Islands, Tobago, Aruba, St. Maarten, Antilles, Curaçao.

    Quelques remarques au sujet d’une pédagogie écosophique

    Aetzel Griffioen

    L’approche écosophique construite par Félix Guattari, qui suit en cela Gregory Bateson, met en évidence «des domaines moléculaires de sensibilité, d’intelligence et de désir»1. Ce faisant, elle révèle des manières écologiques de sentir, de penser et d’agir qui nous permettent d’infiltrer, pour ainsi dire, la crise écologique mondiale. Avec Skillcity, notre fondation née de l’initiative de l’écosophe hollandais Henk Oosterling, nous faisons de cette approche une méthode pédagogique que nous appliquons aux quartiers marginalisés de Rotterdam depuis 20072. Depuis lors, le fait de travailler avec des enfants a continuellement amplifié à nos yeux la tension entre le niveau «macro», celui de la géoécologie, et le niveau «micro» où la vie se déploie premièrement. Entre notre pratique et notre exercice de réflexion continu, une pédagogie écosophique est en train de prendre forme. Son horizon est borné par l’excès, au sens de surconsommation effrénée et de pénurie artificielle, mais surtout, plus radicalement, de multiplicité infinie, un sens qui découle de l’écosophie.

    Équivalorisation

    Guattari ouvre Les Trois Écologies sur la question du mode de production du capitalisme postindustriel, qu’il nomme «capitalisme mondial intégré», ou CMI. L’intégration dont il est question dans le CMI est celle du marché et de l’État : le gouvernement et le libre marché ont fusionné, ils sont devenus les deux revers d’une même médaille. Ils fonctionnent selon une logique double – à la manière d’une pince ou de ciseaux – qui valorise l’activité humaine. La valorisation se fait soit en nivelant les différents systèmes de valeurs sur le marché, soit en plaçant certains systèmes ou leurs populations «sous l’emprise des machines policières ou militaires»3. Pour le CMI, le maintien de l’ordre est nécessaire là où le commerce n’est pas vraiment possible, comme dans ces quartiers de Rotterdam où nous avons lancé Skillcity. C’est ainsi que le commerce et la surveillance policière se rejoignent dans un même processus de valorisation, qui est également un processus d’équivalorisation : la réduction de valeurs différentes à une valeur économique interchangeable. Le CMI a donc toutes les apparences d’un processus continu qui ne se laissera pas stopper par ses contradictions internes : en vrai parasite, il se nourrit de nos façons toujours changeantes de trouver des vies qui valent la peine d’être vécue, quelles que soient les conditions4.

    Non seulement le CMI ne saurait simplement s’immobiliser ou imploser, il a en plus comme conséquence une accentuation de l’exploitation, de la détérioration des droits sociaux et de la destruction des écosystèmes; une intensification de l’extraction, si l’on veut. On peut dire en effet que l’équivalorisation est commise par extraction, et ce rôle crucial de l’extraction est la raison même d’adopter une approche écologique du CMI. L’extraction est la base de l’expansion économique pour toutes les activités commerciales génératrices de profit, de la même manière que l’extraction du pétrole,
    du charbon et du gaz de la croute terrestre l’est pour les entreprises de combustibles fossiles. Comme le soutient Naomi Klein, «l’extractivisme» ne renvoie plus seulement à l’extraction des «ressources» naturelles par les entreprises et les États en vue de réaliser des profits; il en est arrivé à désigner une mentalité plus générale selon laquelle on peut s’enrichir sans se soucier des conséquences5. Guattari propose de comprendre l’écosophie selon les «trois rubriques complémentaires [de] l’écologie sociale, l’écologie mentale et l’écologie environnementale»6. On pourrait dire dans cette perspective que la mentalité extractiviste agit sur les relations entre soi et les autres, les autres êtres et soi-même. Toutes les relations au sein des trois écologies sont traitées comme des ressources destinées à l’extraction par le État-marché sans considération des déchets produits, qu’ils soient environnementaux, sociaux ou psychologiques. Si l’on entend raviver les formes de la solidarité, il est donc nécessaire de travailler directement sur les subjectivités des personnes, à l’intérieur et à l’extérieur de l’État-marché.

    Extinction 

    Contrairement à ce que les conservateurs aussi bien que les libéraux disent des postmodernes, Guattari s’intéresse explicitement aux «rapports de l’humanité au socius, à la psyché et à la “nature” [qui tendent] à se détériorer de plus en plus»7. Et si ses préoccupations se comparent à celles d’un conservateur comme Roger Scruton, contrairement aux conservateurs, Guattari ne prône pas un retour à des valeurs universelles. À leurs vues statiques et unifiées de la population, il répond que pour réagir aux extinctions écologiques, les mouvements sociaux doivent organiser «une prise en charge et une gestion plus collective»8 – un patrimoine humain, autre- ment dit – et une narration transversale :

    «Non seulement les espèces disparaissent mais les mots, les phrases, les gestes de la solidarité humaine. Tout est mis en œuvre pour écraser sous une chape de silence les luttes d’émancipation des femmes et des nouveaux prolétaires que constituent les chômeurs, les “émarginés”, les immigrés…»9

    Selon moi, l’une des manifestations de cette «chape de silence» est une forme distincte d’asphyxie, une stase économique et sociale en passe de devenir caractéristique des zones défavorisées de notre économie nord-européenne performante. À Rotterdam en effet, ce sont les «nouveaux prolétaires que constituent les chômeurs, les “émarginés”, les immigrés»10 et, plus encore, leurs enfants qui se résignent à ces zones où la dépression, économique aussi bien que sociale et psychologique, est permanente. Les individus peuvent s’en échapper et ils y parviennent, et la résistance intérieure est présente sous de nombreuses formes. En revanche, elle apparait souvent sous le couvert de valeurs conservatrices et patriarcales. Celles-ci sont une réaction aux forces extérieures à tendances raciste et «extractionnistes», qu’elles alimentent et qui, à leur tour, reviennent en boucle. Cette interaction des forces du marché, des forces sociales et des forces gouvernementales a permis la formation de constellations de pouvoirs qui rendent presque impossible l’embrayage d’un changement positif à partir d’une intervention directe dans et sur ces constellations. Et pendant ce temps, la valeur économique continue de s’échapper… Afin de mettre un terme à l’extinction sociale et mentale des formes de solidarité, de nouvelles aires de partage patrimonial doivent s’établir. Mais elles ne pourront croitre en confrontation directe avec cette stase économique et sociale, puisque celle-ci empêche les réseaux de soins mutuels de s’installer. En particulier, dans les quartiers où Skillcity intervient, les réseaux sociaux forment une couche plutôt mince pour que les luttes émancipatrices soient victorieuses.

    Intégrité physique 

    Tandis que l’approche économique concerne l’extraction des valeurs autres, l’écosophie concerne le tissage de relations entre les différents plans de notre existence. Dans cette perspective, la pensée transversale est cruciale – d’où notre éducation écosophique. Fruit d’une analyse transversale des réseaux appliquée à la stase sociale décrite ci-dessus, elle enseigne en même temps à penser transversalement. Le parcours de Skillcity à l’école primaire s’appelle Intégrité physique. Il porte sur le développement de savoir-faire, manipulations vertueuses de la matière et de la pensée, qui ont un effet sur les relations des enfants à eux-mêmes, entre eux et aux autres êtres vivants. Des savoir-faire, en d’autres mots, qu’ils peuvent employer pour soigner et cultiver leurs écologies – mentale, sociale et biophysique. De six à dix heures de classe par semaine sont consacrées à des activités explicitement relationnelles, organisées selon un cercle écosocial centré sur les corps des enfants. De la terre à la terre, le cercle commence par des repas pris en commun. De nombreux parents, des mères pour la plupart, des stagiaires du secondaire et de l’enseignement supérieur ainsi qu’un cuisinier professionnel préparent chaque midi un repas de deux services : un plat chaud et un bol de fruits frais pour dessert. Les élèves s’assoient à de longues tables où les plus âgés s’occupent des plus jeunes sous la supervision d’un parent ou d’un stagiaire.

    Aux Pays-Bas, il n’est pas habituel d’amener un lunch à l’école. Les élèves mangent d’habitude chez eux, entre midi et 13 heures. L’une des conséquences dans les zones défavorisées est que beaucoup d’enfants ne mangent pas bien, voire pas du tout le midi, cela en plus d’une alimentation généralement déficiente. Afin de rompre ce cycle, nous ne nous contentons pas de servir un repas aux enfants. Nous leur enseignons également à faire à manger, dans des cours de cuisine où se retrouvent tous les élèves âgés de quatre à douze ans, et ils assistent à des cours de jardinage et de permaculture dans les potagers construits spécialement pour les écoles. Cultiver, préparer et consommer leurs propres aliments constitue la première moitié du cercle écosocial. Elle concerne essentiellement les liens et le regain d’énergie. La seconde moitié consiste à dépenser l’énergie physique et mentale nouvellement gagnée, dans des cours axés sur l’esprit de compétition : le judo et la philosophie. Les liens s’expriment ici aussi, mais de façon différente : le fait de ne pas faire attention, de ne pas prendre soin de soi ou des autres se traduira par des blessures au judo et des sentiments froissés et des discussions ennuyeuses en philosophie. Aux niveaux «micro» de la classe et «méso» de l’école, le parcours Intégrité physique est donc une interprétation de «l’énoncé de mission» de Guattari pour l’écosophie, à savoir : «Comment réinventer des pratiques sociales qui redonneraient à l’humanité – si elle l’a jamais eu – le sens des responsabilités, non seulement à l’égard de sa propre survie, mais également de l’avenir de toute vie sur cette planète.11»

    Écosophie

    C’est en classe de philosophie que nous faisons place à ce que nous avons fini par considérer comme une matière à enseigner à part entière, l’écosophie. Nous sommes en train de rédiger le premier plan de cours définitif, étalé sur trois ans, pour les enfants de 10 à 12 ans. Selon Guattari, «[u]n des problèmes analytiques clés que l’écologie sociale et l’écologie mentale devraient affronter, c’est l’introjection du pouvoir répressif de la part des opprimés.»12 Afin d’en finir avec cette introjection, l’écosophie enseignée à l’école est une forme de philosophie s’adressant aux enfants qui ne cherche pas seulement à développer leur écologie mentale, mais aussi les aspects physiques et sociaux de l’écologie. Le modèle que nous employons est celui des sphères d’influence concentriques, où les trois écologies sont abordées à chacune des années scolaires. Guattari plaide pour le développement d’une «nouvelle douceur»13. Mais beaucoup d’enfants dans nos classes ont du mal à reconnaitre leurs émotions pour ce qu’elles sont. C’est pourquoi nous utilisons des techniques de méditation en guise d’introduction à chaque cours. Pendant la première année, ce qui se passe pendant la méditation devient souvent l’objet de la réflexion et de la conversation. La première année est axée sur la découverte de ce que signifient penser et sentir pour chaque enfant respectivement; la deuxième année prend le groupe comme point de départ ; et la troisième inscrit le groupe dans son milieu élargi.

    Quand on parle de savoir-faire, on pense spontanément aux arts manuels, au travail de l’artisan. Ce type de savoir-faire, souvent appelé hard skills, se réfère à des compétences techniques, immédiatement applicables à la création matérielle. Dans la pédagogie contemporaine, on parle aussi beaucoup des «compétences du XXI e siècle» comme la créativité et la résolution de problèmes. Il s’agit d’un sous-ensemble de compétences né de la ramification du débat sur les compétences relationnelles, ou soft skills : celles qui aident la personne à trouver son orientation et ses repères par rapport à autrui. Mais les compétences du XXI e siècle sont pensées en fonction de l’efficience personnelle et de l’employabilité. Loin d’être inutiles, elles sont toutefois secondaires quant à nos objectifs. Nous préférons penser les compétences «molles» ou le savoir-faire relationnel dans les termes de la triple écologie. Car bien avant que la question de l’employabilité ne se pose, celle de la capacité à créer des relations positives avec soi, avec ses pairs et avec son environnement, elle, est très présente.

    Devenir écofuté

    Cette évolution progressive en individu «écofuté» commence par le développement de compétences, de savoir-faire importants pour la moindre conversation : écouter, réagir, exprimer un sentiment, donner son opinion, formuler un argument, reprendre l’argument d’autrui et s’y opposer. La deuxième année ajoute à cela la médiation dans un conflit, la méditation et la discussion. La troisième ajoute l’élaboration de projets écologiques pour lesquels les compétences du XXI e siècle ont aussi leur utilité. Mais qu’en est-il des compétences proprement écologiques? Quelles sont-elles? Quand la transversalité devient-elle un savoir-faire et non, simplement, le motif principal du parcours Intégrité physique? Après tout, si la pensée transversale est la pierre angulaire de l’écosophie, elle devrait être aussi celle de l’écosophie enseignée aux enfants. C’est le California Centre for Ecoliteracy, cette fois, qui nous indique la direction à suivre. À l’instar du poète Wendell Berry, les gens qui animent ce centre croient que le premier savoir-faire écologique consiste à «chercher le motif»14, ce que nous traduisons par la capacité à repérer les relations de cause à effet, à tisser les fils puis à les manipuler. Pour ce faire, il faut être en mesure de sentir puis de gérer les tensions en nous-mêmes, au sein d’un groupe et dans le monde en général. Avec plusieurs fils, on tisse une toile. Le fil comme la toile recoupent différents aspects de la vie, différents plans écologiques. Le savoir-faire écosophique des enfants s’avère donc à peine différent de celui des adultes. La compétence est la même, seule l’échelle est réduite.

    Le fait que la narrativité soit la compétence écosophique essentielle ne devrait pas nous surprendre, en fait, puisque Guattari fait l’éloge d’Ilya Prigogine et d’Isabelle Stengers pour l’avoir introduite explicitement dans le domaine de la physique. Cependant, l’importance nettement plus grande qu’il accorde aux plans micropo- litiques et macropolitiques des problèmes écologiques aboutit à une impasse qui n’est d’aucune utilité dans le cas de l’écosophie enseignée à l’école. Plus encore qu’aux adultes, la dernière chose à faire devant la crise écologique est d’en faire porter le poids à des enfants ou à des adolescents. Une telle méthode d’éducation, digne du Titan Atlas, pourrait certainement être qualifiée d’écoterreur. Pourtant, Atlas portant le poids du monde sur ses épaules, c’est aussi «la vue de nulle part» ou
    «le point de vue de Sirius»15 qui a présidé à la naissance de l’écologie : la métaphore de la Terre comme vaisseau spatial. Il est donc difficile de faire abstraction du Titan. Nous nous efforçons de le faire en nous libérant de la stase économique et sociale où beaucoup de choses se passent autour des enfants et de leurs parents, mais très peu avec eux. Si l’on arrive à « sortir de » (ek, en grec) cette stase, ce sera, littéralement, l’extase – l’ek-stasis.

    Excès

    Si l’on accepte la transversalité comme principe directeur, on doit rejeter la perspective «Atlas». Repérer des tensions, des trames et des motifs causaux au moyen de la narration est une activité qui ne connait pas de fin, tandis que le fardeau d’Atlas est de transporter et de veiller sur «le tout» – une malédiction qui ronge et que l’écosophie comme discipline scolaire ne lève pas, mais qu’elle repousse pour se concentrer sur une tension moindre : agir sur l’excès que constitue cette infinité de possibles à déceler, à tisser et à raconter. Par le biais de l’écosophie, l’écologie devient un champ où chacun peut entrer et se rendre responsable de sa propre vie, des autres personnes et des autres êtres à une échelle qui correspond à ses capacités. L’écologie se fait solidaire, même des enfants, quitte à devenir infinie. Mais justement, l’idée que l’horizon de l’écologie est bouché, c’est précisément ce que nous essayons de dépasser – et pas juste pour les petits.

    1. Félix Guattari. Les trois écologies, Galilée, Paris, 1989. p.14
    2. Skillcity propose un parcours écosophique qui s’étend du primaire à la formation technique et professionnelle. Dans cet article, je considère uniquement le parcours Intégrité physique, destiné aux élèves du primaire.
    3. Guattari, op. cit. p.15
    4. Félix Guattari et Antonio Negri, Les nouveaux espaces de liberté, Les Éditions Lignes, Fécamp (France), 2010. p. 83
    5. Naomi Klein, Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique, traduit de l’anglais (Canada) par Nicolas Calve et Geneviève Boulanger, Actes Sud, Arles, 2015. p.196
    6. Guattari, op. cit. p.31
    7. Ibid.
    8. Ibid. p.32-33
    9. Ibid. p.35
    10. Ibid.
    11. Félix Guattari, Chaosmose, Galilée, Paris, 1990. p.119-120
    12. Guattari, 1989, op. cit. p.42
    13. Ibid. p.45
    14. Michael K. Stone et Zenobia Barlow. Ecological Literacy. Educating Our Children for a Sustainable World, Sierra Club Books, San Francisco, 2005. p.30-40
    15. Bruno Latour, « Facing Gaia. Six Lectures on the Political Theology of Nature », The Gifford Lectures on Natural Religion, Édimbourg, du 18 au 28 février 2013. PDF, version 19-2-13. 2013. p.54

    Un premier pas vers la chute: récit des occupations étudiantes à l’Université d’Amsterdam

    Alexandre Poulin

    Un vent révolutionnaire souffle actuellement sur le milieu universitaire aux Pays-Bas. Bien que l’origine des récents tumultes soit le rejet d’une restructuration impopulaire touchant une seule faculté, le mouvement qui s’est mis en branle s’ancre dans une remise en question radicale de la structure de gouvernance des universités néerlandaises, le tout résultant de décennies de colonisation néolibérale au sein des institutions académiques.

    En septembre 2014, suite à l’annonce d’un déficit de 13 millions d’euros à la Faculté des sciences humaines, le conseil exécutif (CvB) de l’Université d’Amsterdam (UvA) impose une importante coupure budgétaire provoquant la restructuration complète de la faculté dans le but d’en améliorer le rendement. Dans un document intitulé Profile 2016, les administrateurs de l’UvA proposent notamment l’annulation de certains programmes ; la fusion de l’ensemble des baccalauréats en un seul cursus de formation générale ; l’abolition de 150 postes en enseignement; et l’interruption du financement de projets de recherches indépendants. Cette refonte de la faculté, causée à l’origine par une mauvaise gestion, est dénoncée comme faisant preuve d’une méconnaissance ahurissante des conditions nécessaires pour assurer
    un climat stimulant et enrichissant pour la recherche et l’enseignement universitaires1.

    Faisant face à une première vague de résistance, le CvB organise des groupes de travail en collaboration avec la communauté universitaire, sans toutefois prendre en considération les critiques émergeant de ces réunions. Dès janvier 2015, les administrateurs de l’UvA annoncent qu’ils iront de l’avant avec les coupures budgétaires, ignorant totalement l’ampleur de la gronde dans la communauté universitaire.

    Bezet ! Bezet ! Bungehuis bezet !2

    De Nieuwe Universiteit3, un groupe constitué d’une dizaine d’étudiants et d’un professeur, entame le vendredi 13 février 2015 l’occupation du Bungehuis, un des principaux édifices de la Faculté des sciences humaines. La cible est hautement symbolique : le Bungehuis a récemment été vendu par l’UvA à un promoteur immobilier qui compte transformer l’immeuble historique en un hôtel luxueux. Il est un exemple idéal des dérives financières de l’UvA qui s’adonne activement à la spéculation immobilière, risquant par le fait même des pertes considérables dont la communauté ignore la teneur, faute de transparence.

    Dès lors, De Nieuwe Universiteit donne le ton quant à l’amplitude de la crise et la radicalisation du mouvement de contestation. En plus d’exiger l’annulation de Profile 2016, le groupe réclame la démission du CvB et la mise en place d’un processus démocratique pour l’élection de la direction de l’UvA; la reconsidération du modèle d’allocation financière; la tenue de référendums au sujet des restructurations majeures; la mise en place de contrats stables pour les employés; et la cessation de la spéculation immobilière.

    Le CvB refuse toutefois d’entamer toute forme de dialogue et intente une poursuite contre les occupants : la poursuite les menace individuellement de charges allant jusqu’à 100 000 euros par jour d’occupation. En réaction à cette dérive autoritaire, plus d’une centaine de professeurs de la Faculté des sciences humaines s’opposent publiquement à la criminalisation des activistes et signent une lettre ouverte affirmant qu’ils ont déjà pris part ou prendront activement part à cet exercice de désobéissance4. Au septième jour de l’occupation, la cause est entendue devant la cour municipale : le CvB remporte le procès mais la charge est cependant diminuée à 1000 euros par jours d’occupation pour tout le groupe et non par personne.

    Suite au procès, des donations affluent afin de couvrir les charges légales. Une centaine de sympathisants continuent de se joindre quotidiennement à l’occupation pour assister au programme de conférences organisé par les occupants, malgré la menace d’une expulsion imminente. Le maire d’Amsterdam décide d’intervenir comme médiateur afin de forcer le CvB à entamer des négociations. L’offre finale de l’administration de l’UvA, après deux jours de négociations, est la tenue d’un «festival des sciences» organisé par le CvB en collaboration avec les occupants et où seraient discutés les enjeux soulevés sans toutefois qu’il y ait promesse que cet espace
    de discussion soit décisionnel. De Nieuwe Universiteit rejette la proposition en assemblée générale et réitère ses revendications ignorées par le CvB. Après 11 jours d’occupation, 46 occupants sont mis en état d’arrestation et expulsés du Bungehuis.

    La prise de Maagdenhuis

    Au lendemain de l’expulsion, une grande manifestation est organisée en soutien aux revendications de De Nieuwe Universiteit. Le trajet se termine devant les portes du Maagdenhuis, l’édifice de l’administration de l’UvA, un symbole de la lutte étudiante des années soixante5. Dans un élan d’insurrection, les manifestant.es défoncent les portes de l’édifice et entament une nouvelle occupation spontanée. Des membres du CvB font leur apparition pour tenter de calmer le jeu mais seront par la suite chassés sous les cris de la foule qui scande «Aftredin ! Aftredin ! Aftredin !» («Démissionne! Démissionne! Démissionne!»). À la surprise générale, le maire d’Amsterdam arrive en soirée pour entamer une discussion de plus de deux heures avec les 300 occupants. L’assemblée est diffusée en direct sur les ondes de la télévision locale et sur le web.

    Les semaines qui suivent marquent un tournant majeur dans la révolte étudiante amstellodamoise : la prise de Maagdenhuis porte la cause aux plans national et international. Dans les villes de Groningen, Leiden, Maastricht, Nijmegen, Rotterdam et Utrecht, des étudiants s’organisent sous la bannière De Nieuwe Universiteit afin de mettre en place des groupes de réflexion sur la structure managériale de leur propre université. Une pétition de soutien circule en ligne et est signée par plus de 7000 sympathisants, dont Judith Butler, Noam Chomsky, Jacques Rancière, Jean-Luc Nancy et David Graeber. Le mouvement s’étend maintenant jusqu’à Londres où quatre occupations différentes se sont déclarées en moins de deux semaines6.

    L’autogestion au secours de l’université

    Toujours sous occupation depuis plus d’un mois au moment d’écrire ces lignes, le Maagdenhuis est littéralement devenu le site d’une expérience sociale qui marque un tournant majeur dans l’histoire du mouvement étudiant néerlandais. L’idée derrière De Nieuwe Universiteit, soit la création d’une nouvelle université démocratique et décentralisée, s’exécute au rythme quotidien des conférences, des assemblées générales et des évènements culturels qui animent l’agora ouverte au public. Rethink UvA, un regroupement de près de 700 professeurs et doctorants, envisage désormais la mise en place d’une structure de gouvernance alternative afin de destituer les autorités en place et de remplacer la structure hiérarchique de l’UvA par un modèle d’assemblées constituantes. Si ce projet voit le jour, il signifie non seulement un premier pas vers la chute de l’université néolibérale tant décriée par la communauté universitaire, mais il inspire en plus la possibilité, pour toute communauté, de déserter les instances de pouvoir traditionnelles au profit d’une gestion autonome basée sur les principes de la démocratie directe.

    À peine imaginable il y a de cela quelques semaines, cette tournure radicale des évènements place désormais les universitaires néerlandais sur la ligne de front du mouvement étudiant international. Aux côtés de leurs camarades québécois, chiliens, espagnols, macédoniens, birmans et britanniques, ils participent à la réhabilitation de la sphère académique comme espace autonome d’expérimentation et de lutte contre l’appauvrissement des consciences.

    1. Un groupe d’étudiants met immédiatement en place la plateforme Humanity Rally afin de mobiliser la communauté universitaire et de faire pression sur l’administration.
    2. Slogan chanté par les occupants. Traduction: «Occupé! Occupé! Bungehuis occupé!»
    3. De Nieuwe Universiteit : «La nouvelle Université» [traduction libre]
    4. La lettre ouverte, signée par 290 universitaires en date du 13 mars 2015, est disponible en ligne
    5. Le Maagdenhuis est reconnu pour sa mythique occupation par des étudiants en 1969. L’occupation dura quatre jours.
    6. Ces occupations ont lieu dans les institutions suivantes: London School of Economic and Political Science, University of Arts London, King’s College London et Goldsmiths University of London.