Je croise son regard et lui souris. Je passe devant lui, puis me retourne pour voir si ses yeux sont toujours fixés sur moi. Il nous fait discrètement signe, à mon ami et moi, de nous approcher. Son grand sourire est couronné d’une moustache soigneusement taillée — un style courant chez les hommes de tous âges en Syrie jusqu’à la fin des années 90, et qui persiste encore là-bas et dans certaines parties de l’Irak aujourd’hui. Mon ami et moi nous dépêchons le long de la corniche vers l’ouest1. Il est presque huit heures moins quart et on est presque à la mosquée d’Ain Mreisseh. Nous devons nous presser si nous voulons arriver en temps pour notre souper, prévu à vingt heures près de Manara. Se faire draguer par cet homme séduisant ne faisait pas partie de nos plans ce soir-là.

Nous naviguons sur le large trottoir, dépassant les familles qui fument leurs narguilés sous les panneaux d’interdiction de narguilés affichés par la municipalité de Beyrouth. Une joggeuse vêtue en Lululemon de la tête au pieds nous dépasse à toute vitesse. Elle est beaucoup plus rapide que nous, malgré notre pas rapide. Devant l’ancien port de pêche, chacun à sa place habituelle, les pêcheurs sont alignés le long de la rambarde — que ( ou peut-être qui? ) vont-ils attraper ce soir? Nous ralentissons pour regarder l’un des adolescents plonger tête première (ou plutôt, faire un flat) dans l’eau, depuis la rambarde. De quelle hauteur? 20 mètres? La jeune femme assise par terre avec un nourrisson sur les genoux me demande encore si je veux lui acheter de la gomme, « pas cette fois ».

Mon ami est palestinien, mais comme moi, il a vécu la majeure partie de sa vie ailleurs. Je profite de l’occasion pour lui expliquer comment fonctionne la drague sur la Corniche, ce trottoir exceptionnellement large de Beyrouth. Entre le bruit des vagues qui s’écrasent et la cacophonie de la circulation automobile, notre conversation est (heureusement) dissimulée et notre intimité préservée.

Nous retenons notre souffle en passant devant l’égout qui déverse son contenu directement dans l’eau. Nous essayons de nous convaincre que ce sont des eaux pluviales, mais l’odeur insistante révèle le contraire. C’est encore l’hiver techniquement, et la plage de l’Université américaine de Beyrouth n’est pas encore officiellement ouverte. Mais en passant, nous nous assurons de bien regarder les hommes qui en ont pris possession, pratiquant leurs sports sur son sol de béton nu. Un jeune homme se cache derrière un énorme bouquet de ballons
transparents enveloppés de lumières LED multicolores qu’il vend à des enfants qui chignent et à des couples en premier rendez-vous. On dirait le personnage d’un film de Miyazaki. Un couple noir est appuyé sur la rambarde, face à la mer, probablement pour éviter de croiser le balayage de regards des passants. Leurs propres regards oscillent entre eux deux et la mer. Le carrelage sous nos pieds délimite une voie pour cyclistes, mais ni les cyclistes ni les piétons ne la respectent. Miraculeusement, je n’ai encore jamais vu de collision grave.

Nos yeux scrutent les gens de la corniche. Si mon ami et moi nous tenons la main, pouvons-nous passer pour des Syriens? Ou serons-nous repérés comme gays en premier? Voulons-nous risquer de nous mettre en danger? En pratique, je suis syrien, mais pas aux yeux des promeneurs de la corniche, je pense. Il est huit heures. Un autre soir, j’aurais accompagné mon ami sur les 4,8 kilomètres de ce trottoir. Nous aurions absorbé toutes les rencontres qu’il rend possible. Mais ce soir, nous montons dans le bus numéro 15 et roulons jusqu’à la Manara. Mille livres chacun, c’est notre tarif. C’était un prix raisonnable à l’époque, avant la crise économique de 2019.

Le 17 octobre2 arrive et la place est barricadée, occupée pour les manifestations. Soudainement, la corniche n’est plus le seul espace public de la ville. Le centre-ville, maintenant restauré sous son nom original, دلبلا طسو, se transforme pour passer d’un réseau de rues enchevêtrées en un vaste réseau de trottoirs. Même la route circulaire, normalement une autoroute urbaine congestionnée, devient un trottoir (et parfois un salon, quand les manifestants bloquent la route et l’aménagent pour en faire usage). Toutes les activités qui appartenaient autrefois à la corniche se déroulent maintenant ici aussi. Le commerce, les loisirs, et même le jogging — d’avant en arrière, entre les gaz lacrymogènes et les lignes que forme la police.

 

 

Photo by @Sanaakhouri(twitter), 2019.

 

 

Et bien sûr, il y a la drague. Il y a tellement de drague, parce que nous sommes si nombreux en première ligne. Sur un boîtier de branchement téléphonique, sous la route circulaire et en face de la cathédrale catholique arménienne, quelqu’un a peint à la bombe aérosol une déclaration : « طول موق ةروث », qui veut dire « Révolution des Sodomites ». Je n’arrive pas à déchiffrer si l’artiste (oui, quiconque a fait ce graffiti est un.e artiste) déclare ainsi sa propre sexualité? Ou si cette déclaration est censée ridiculiser les manifestant.es? Ou peut-être est-ce un mélange des deux?

Dans son livre «Unsettling the City», Nicholas Blomley considère de telles interventions publiques comme des supplications. Cette déclaration est-elle en fait aussi une supplication? Est-ce un souhait pour une Rébellion de Stonewall beyrouthine qui remplacerait la Parade des fiertés beyrouthine avortée à répétition depuis quelques années? Un souhait pour le renouvellement de l’équilibre fragile des relations sociales qui a façonné la ville jusqu’à présent?

L’emplacement de cette supplication se trouve dans l’une des zones très passantes de la ville. Sous le pont circulaire, entourée d’autoroutes et des Van 4 rapides3, elle se situe dans un lieu extrêmement hostile aux piéton.ne.s. Les manifestant.es ont pendant quelques jours transformé le centre-ville en un espace de circulation piétonne, remplaçant la circulation automobile. Ils ont ralenti la circulation des personnes et des matériaux dans le tissu urbain, et nous ont forcés à regarder et à lire la ville autrement. La supplication reconstitue le passage souterrain comme un espace d’engagement plus lent. Elle nous invite à la voir, et en retour, elle nous voit. D’une certaine manière, c’est une réimagination de la citoyenneté urbaine, transformée loin de sa fonction prévue, et réanimée par un espace de possibilités.

Les trottoirs sont un espace unique dans la ville : ils constituent un tampon au rythme humain, se dressant entre les bâtiments statiques (même si à Beyrouth les bâtiments sont démolis et changent très rapidement), et la vitesse motorisée de la rue (même si à Beyrouth, la circulation est parfois plus lente que la circulation piétonne). Les piétons, qui utilisaient toute la largeur de la rue il n’y a pas si longtemps, sont poussés vers ses marges. L’espace marginal qui reste est précieux : il nous permet, à nous humains, fait de chair, nous déplaçant à moins d’un mètre par seconde, avec nos cerveaux traitant l’information encore plus lentement, de nous rencontrer.

À l’autre extrémité du spectre d’utilisation des trottoirs se trouve une autre ville méditerranéenne avec une relation conflictuelle à l’eau qui l’a créée : Venise. Dépourvue de véhicules motorisés, Venise n’a que des trottoirs. Quand vous utilisez vos pieds pour vous déplacer dans la ville, elle se révèle avec une familiarité et une intimité instantanées. Le trottoir vous attire dans le tissu de la ville, et vous berce pendant que vous la découvrez. Les rencontres humaines intimes sont la norme, parfois même de manière agaçante. Mais les trottoirs de Beyrouth — là où ils existent en premier lieu — sont réputés inutilisables. Il n’est pas inhabituel de voir des parents qui ont choisi de pousser la poussette de leur enfant sur la rue plutôt que sur le trottoir. Des scènes
de solidarité, d’étrangers s’aidant mutuellement à gravir les bordures impossiblement hautes, sont monnaie courante.

Mais je me demande parfois si la ville fait intentionnellement de notre fonction la plus basique, marcher d’un lieu vers un autre, une lutte continue. La ville veut-elle que nous faire souffrir pour précipiter la révolte? Les trottoirs sont-ils encombrés d’obstacles pour nous
inciter à l’entraide? Ou sont-ils plutôt une punition, suivant la même logique par laquelle la ville prive ses nombreux habitants vulnérables — Palestiniens, réfugiés, migrants — comme si elle cherchait cruellement à leur infliger la misère?

Si les trottoirs sont une infrastructure de soin, leur absence à Beyrouth indique-t-elle une négligence malveillante?

 

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La place de la révolution et la corniche sont reliées par une série de trottoirs peu ou pas entretenus.

Je reprends la route circulaire vers l’ouest, et je marche sur un trottoir qui chevauche l’accotement d’une autoroute urbaine à trois voies d’un côté, et une zone militaire hautement restreinte de l’autre. Ici, je me
rappelle que cette collection éclectique de parkings, de bâtiments maladroitement restaurés, et de maisons de luxe est aussi ce qui était autrefois le quartier juif de Beyrouth. Je passe — comme l’un des rares piétons qui osent marcher le long du même trajet que les Van 4 — et je ressens le vide laissé par l’absence de ceux qui vivaient ici il n’y a pas si longtemps. Je me demande : quelles rencontres auraient pu se produire sur ce trottoir, mais qui ne pourront jamais avoir lieu?

Il y a une absence qui résulte de l’évacuation /expulsion des Juifs de Beyrouth. Une rupture du tissu urbain, maintenant principalement des parkings. Nous ne saurons jamais quelles rencontres nous manqueront dans cette rue.

 

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Qu’il s’agisse de rencontres révolutionnaires ou d’une rencontre sexuelle clandestine (elle-même révolutionnaire à sa manière), les trottoirs nous accordent la possibilité de nous voir. En tant que tels, ils fonctionnent comme des infrastructures de soin. Dans un monde où l’automobile a accéléré notre séparation, où chaque personne est isolée dans sa machine de mort climatisée faite de verre et de métal montée sur quatre roues, nous réservons une marge entre les bâtiments où nous pouvons marcher sans trop de craintes. Le trottoir nous rappelle que nous ne sommes pas seul.es. Il nous dit que, en principe au moins, le plan urbain a étendu cette marge d’espace entre le bâtiment statique et la route dynamique pour nous permettre de nous déplacer à une vitesse humaine. Pour nous rencontrer. Pour échanger des regards, pour nous tenir la main, et occasionnellement pour nous retourner et trouver l’autre homme qui regarde en arrière, avec un intérêt confirmé, pour vous4.

 

  1. [N.D.É.] La Corniche est une promenade en bord de mer située dans le quartier central de Beyrouth et surplombant la mer Méditerranée.
  2. [N.D.É.] Les manifestations libanaises débutant le 17 octobre 2019 et s’entendant jusqu’en 2021, appelées aussi Thaoura (qui signifie « révolution », en arabe), se sont déroulées au niveau national, en réponse à l’échec du gouvernement à trouver une solution à la crise économique qui menace alors le Liban depuis près d’un an. Les contestations interviennent peu après l’annonce de nouveaux impôts sur l’essence, le tabac et les appels en ligne par le biais d’applications comme WhatsApp. Voir « Lebanon scraps WhatsApp tax as protests rage », BBC, 18 octobre 2019. https://www.bbc.com/news/world-middle-east-50095448 Treize jours après le début du mouvement, le président du Conseil des ministres Saad Hariri annonce sa démission et celle de son gouvernement. Voir également : Hajar Alem & Nicolas Dot-Pouillard, « Aux racines économiques du soulèvement libanais », Le Monde diplomatique, 1er janvier 2020.
  3. [N.D.É.] Minibus
  4. Ce texte a été initialement publié en 2022 par The Derrivative, une publication semestrielle en ligne basée à Beyrouth. https://thederivative.org/