J’ai connu Jocelyne Saab vers 1972 / 1973. J’étais à l’époque chargée des pages culturelles du quotidien de langue française As Safa à Beyrouth. J’étais revenue d’un long séjour aux États-Unis, et au journal j’étais soucieuse d’encourager de jeunes Libanais et Libanaises à contribuer à des textes pour mes pages de journal. Jocelyne devait avoir vingt ans ou un rien de plus.
Elle m’apportait des comptes-rendus de disques de musique pop et ses gribouillages étaient passionnants. Cette toute jeune fille débordait de vie et de talent. Très peu d’années plus tard, la guerre civile éclatait au Liban. Jocelyne vint me voir pour me proposer d’écrire un texte pour un film qu’elle avait elle-même tourné surtout au centre-ville de Beyrouth sous les obus. Ce film de plus d’une demi-heure fut montré à la télévision de plusieurs capitales. Sa force était dans son innocence. Jocelyne avait capté l’atmosphère de cette guerre qui ne faisait que commencer. Elle fit un second film, Le Liban dans la tourmente.
C’est un film extraordinaire. Il saisit le milieu libanais qui a donne lieu a cette guerre comme aucun document jamais écrit ou filmé la concernant. Jocelyne a saisi d’instinct, grâce a son courage politique, son intégrité morale, et sa profonde intelligence, l’essence même de ce conflit. Comme je viens d’essayer de le dire, aucun document sur cette guerre n’a jamais égalé l’importance du travail cinématographique que Jocelyne a présenté dans les trois films qu’elle a consacré au Liban. C’est une oeuvre râre, de première importance pour l’histoire du Liban, mais aussi une étude qui dépasse le Liban et devrait être étudiée dans des facultés universitaires s’intéressant à la
sociologie et à la politique du monde d’aujourd’hui. J’aimerais aussi parler de mon amitié pour Jocelyne.
À cause de ses films, et à cause de toute sa vie jusqu’à present, je vois en elle un des êtres les plus courageux, les plus intelligents, et surtout les plus libres que je connaisse. Sa liberté de penser, et d’agir lui a couté très cher. Par moments ce fut une question de vie et de mort. Peu de gens, hommes ou femmes, ont autant souffert pour demeurer dignes d’eux-mêmes, pour survivre d’une façon qui ait un sens, dans un monde si hostile ou si indifférent que celui qui est le nôtre. Jocelyne mérite que son travail soit reconnu à sa juste, à sa grande valeur, et peu de gens méritent autant qu’elle notre admiration.
Je suis heureuse de pouvoir le dire 1.

- Ce texte a été publié pour la première fois en 2018 dans Jocelyne Saab, Zones de guerre, aux Éditions de l’Oeil, Montreuil.→