Nadia

 

إلى ابنتَيّ الاثنتين
لم أرغب يومًا في أن أروي لكما قصتي. طوال تلك السنوات حاولت أن أخفي عنكما جزءًا صعبًا من حياتي، لكن القدر شاء أن تقرآ هذه الشهادة. كان ذلك في عام 2020. لم أكن أريد أن أحزنكما… لأن الأمور أحيانًا لا تسير كما نتمنى

 

Mes chères filles,
Je n’ai jamais voulu vous raconter mon histoire. Durant toutes ces années, j’ai essayé de vous cacher une partie difficile de ma vie, mais le destin a voulu que vous lisiez ce témoignage. C’était en 2020. Je ne voulais pas vous attrister… car parfois, les choses ne se passent pas comme on le souhaite.

 

بدأ ألمي في طفولتي في بيروت عام 1967 عندما كنت في العاشرة من عمري. في تلك السنة، تم إخراجي من المدرسة لأعمل، أنظف، وأقوم بالتوصيل عند فايزة، الخياطة في حينا. في وقت الظهيرة، كنت أمر قرب المدرسة فقط لأرى أصدقائي في الساحة، لأنني كنت أفتقدهم كثيرًا

 

 

Ma souffrance a commencé durant mon enfance à Beyrouth en 1967 quand j’avais dix ans. L’année où on m’a retirée de l’école pour aller travailler : nettoyer et faire des livraisons chez Faïza, la couturière de mon quartier. Le midi, je passais près de l’école, seulement pour voir mes ami.e.s dans la cour parce qu’iels me manquaient.

 

ولا زلت أتساءل حتى اليوم من المسؤول عن كل هذا؟ كيف كانت ستكون حياتي لو أنني حصلت على
التعليم؟ التعليم هو السلاح الأقوى الذي يمكنكم استخدامه لتغيير العالم، كما قال نيلسون مانديلا

 

Je me demande encore aujourd’hui. Qui est responsa-ble de tout cela ? Qu’aurait été ma vie si j’avais eu une éducation ? L’éducation est l’arme la plus puissante que vous puissiez utiliser pour changer le monde, comme le disait  Nelson Mandela.

 

مرت السنوات وجاءت الحرب إلى بلدنا، للأسف. وتفرّقت عائلتنا. غادرتُ لبنان وجئتُ مع والدكما إلى كندا عام 1977. في ذلك الوقت، لم أكن أعرف لا القراءة ولا الكتابة بالفرنسية ولا بالإنجليزية

 

 

Les années sont passées et la guerre est arrivée dans notre pays, malheureusement. Notre famille a été dispersée. J’ai quitté le Liban et je suis venu avec votre père au Canada en 1977. À cette époque, je ne savais ni écrire ni lire le francais et l’anglais.

 

 

Mirna

Nous sommes là, maintenant, nous deux.
Je te revois il y a cinq ans.  Tu fouilles dans une boite remplie de papiers pour retrouver un document, je ne me souviens pas lequel, quand soudain tu me tends ce journal : « il y a mon témoignage » à l’intérieur.  Tu ne m’en dis pas plus, je ne te pose pas de question.

 

Pendant plusieurs semaines, il restera sur le coin de ma table de travail, comme les livres que j’accumule mais que je ne suis pas prête à lire  — parce que j’ai peur de ce que l’intimité des mots ou de la voix peut faire et défaire, de déverser mes larmes, révéler ma honte ou tout ce que je m’efforce de contenir.

 

Que peut ce témoignage ? Quelques feuilles 8 et demie par 11 amincies par le temps, jaunes et roses, brochées maladroitement.  Tes propos ont été recueillis, tes mots recomposés pour un témoignage qui paraîtra
en octobre 1987 dans un journal tiré à 400 exemplaires.

 

Ta vie se trouve entre un encadré sur la débrouillardise et une recette de « ragoût envoûtant ». En échange de quoi tu leur racontes ton histoire ? Le détruire. Par le feu, par l’eau ou le découper, tout pour me tenir à distance. Mais cette destruction, l’intensité du geste, me liera-t-elle d’autant plus à ce passé ? Je décide plutôt l’inverse.

 

Les matins pauvres, je m’enregistre en train de lire le témoignage, d’un trait. Par la répétition, j’aspire à la banalité ; épuiser les mots de toute signification, au risque de l’indifférence, mais le blanc n’existe pas.

 

 

j’habite ta voix
tes silences                sont mes hésitations
derrière les mots se cachent des morceaux de toi
un corps sans retour
le regard blessé

tes mains
je les imagine fatiguées
de coudre de nettoyer de lutter
de chercher l’horizon

ton souffle me porte
je recommence
pour ne rien perdre
qu’aucun soleil ne brûle tes mots

des copies au bureau, à la maison
dans une enveloppe le document original
je le garde en lieu sûr
scellé

« la mémoire a des trous » je ne l’oublie pas

je recommence
et devance le jour

pour ne pas m’en défaire
j’enregistre ton témoignage

dans une pièce sans écho
j’habite ta voix
Tes silences sont ma lutte

 

 

Ces vies qui font résistance, se subtilisent au regard de l’autorité, performent le respect pour glisser entre les mailles. N’appartenir qu’au jour qui se lève, sachant que tout autre espoir est vain.

 

Le 6 juin 2024, tu acceptes que je te filme en train de relire le témoignage, 40 ans plus tard.

 

 

Nadia

« Mon mari est désormais le seul à travailler pour subvenir aux besoins de notre petite famille. Huit mois plus tard, mon mari fut arrêté puis mis en prison (10 ans). Je me retrouve toute seule, sans revenu, avec mes deux filles. L’avocat de mon mari m’informe alors de la possibilité d’obtenir de l’aide sociale. Si je n’avais pas eu d’enfants j’aurais été travailler mais je devais m’occuper de mes jeunes enfants.

 

Je suis allée au bureau d’aide sociale et je fus heureuse d’obtenir un soutien financier afin de pouvoir rester avec mes enfants. L’agent d’aide sociale m’informe que le CLSC peut m’envoyer une personne chez moi comme soutien moral et comme gardienne pendant que je vais visiter mon mari.

 

Si je n’aurais pas eu de l’aide du BES, je crois bien  que j’aurais été obligée de retourner au Liban afin d’être aidée par ma famille et ainsi m’éloigner de mon mari.

 

Assurément, il n’y a pas que des bonnes choses sur l’aide sociale… La suite le mois prochain ! »

 

 

Mirna

De ce passage choisi ensemble parce que tu m’as dit, il y a eu l’exil puis « cet événement qui a changé notre vie », je ne conserve que ton regard à la fois comme une intonation et une détonation. Un instant sans ailleurs et sans mémoire. Enfin.

 

Je pense à toutes celles qui n’ont pas écrit. Leurs voix reposent bien quelque part.

 

Tu m’apprends à regarder, à me tenir à côté d’une souffrance qui n’est pas tout à fait la mienne, et dont je redoute de moins en moins la venue. Je t’écoute, j’essaie. Je regrette d’avoir cru un jour que tu ne pouvais pas parler.

 

Pourquoi écrire si ce n’est, avant toute chose, de savoir écouter ?

 

 

Nadia

Malgré le témoignage difficile, tu m’as demandé s’il y avait des mots ou des phrases que j’aimais.

 

قال لي خطيبي
سآعود لاحضارك
وصلتني رسائل
وحصل هو على أوراقه
كان ذلك بلدًا جميلًا للعيش
تزوّجنا
سافرنا إلى كندا
كنت حينها في الشهر الثالث من حملي
كنا سعداء
ذهبتُ إلى المدرسة لأتعلّم اللغة الفرنسية
رزقتُ بطفلي الأول. فتاة جميلة

 

mon fiancé m’a dit
je reviendrai te chercher
j’ai reçu des lettres
il a reçu ses papiers
c’était un pays agréable à vivre
on s’est mariés
on s’envole vers le Canada
je suis alors enceinte de 3 mois
on est content
je suis allée à l’école pour apprendre le français
j’ai eu mon premier enfant
c’est une belle fille

 

قررنا أن نبقى في كندا إلى الأبد
انتقلنا إلى منزل جديد
رزقتُ بطفلي الثاني
فتاة صغيرة أخرى جميلة
كنتُ سعيدة
كيف سأعيش؟
كنت أعتقد أنني بذلك سأتمكن من تأمين لقمة العيش
من أجلي ومن أجل ابنتَيّ
عدتُ لأعمل كخياطة
رجعتُ إلى بيتي
كنا نشتاق إلى بعضنا كثيرًا

 

nous avions décidé de rester au Canada
pour tout le temps
nous avons déménagé
j’ai eu une autre belle petite fille
j’étais heureuse
comment ferais-je pour vivre ?
je pensais réussir ainsi à joindre les deux bouts
pour mes deux filles et moi
recommencer à travailler comme couturière
de retour dans ma maison
nous nous manquions beaucoup

 

في الحقيقة، لا أحب أي كلمة، لأنها ليست بالضبط كلماتي. الكلمات التي أحبها تفتح عالماً. أما هذه، فتتركني بين عالمين

 

En vérité, je n’aime aucun mot, car ils ne sont exactement les miens. Les mots que j’aime ouvrent un monde. Ceux-là me laissent entre deux mondes.

 

 

 

Mirna

De quel récit t’absentes-tu ? Sommes-nous la part obscure de l’Histoire, toi qui as toujours aimé la nuit, cet espace de l’amour, où la vie se prépare ?

 

Nadia,
c’est le nom d’une île
c’est le nom d’une vague
c’est le nom du vent

 

Dehors, le ciel a sombré dans le silence de la terre. Le vent s’est levé. Il porte ta présence comme un mystère, sans début ni fin. En arabe — hawa / مهوا— ne désigne-t-il pas aussi celle qui donne la vie ? De nombreuses cultures accordent à cet élément un pouvoir spirituel en l’associant aux mondes plus-qu’humains, à l’âme de la  Terre, au souffle de la vie. Il est même parfois considéré comme une entité qui préexiste à la  Terre et dont il lui revient de prendre soin.

 

Un jour, tu m’as dit : on ne peut se rendre maître du vent. Le vent, l’air en mouvement, est ce qui nous lie dans l’invisible commun. D’aussi longtemps que je me souvienne, tu as toujours chéri ce qui circule par et dans l’invisible, entre tous les vivants.

 

De là vient peut-être ta capacité à poétiser le monde envers et contre tout : la violence que tu as subie.

 

Tu es née dans les ruines. Malgré l’aridité du paysage et le poids des pierres, tout était à construire. Malgré l’essoufflement, tout est encore à construire. Ton pays. Corrompue.  Ta terre natale. Éventrée. Je sais que tu penses à eux. Sans cesse renaître – est une tâche qui ne peut s’accomplir seule. Je n’aurais pu espérer ta venue, en tout point magique, pour m’apprendre à sentir la vie sur  Terre et la  Terre vivante. Le caractère profondément inattendu de ses émergences. C’est toi qui m’as transmis shoshin, « l’esprit du débutant », pour percevoir les possibilités de vie dans les ruines. Aujourd’hui plus que jamais, je nourris cet héritage; ma liberté ( la nôtre ) en dépend. Shoshin n’est pas à confondre avec une disposition naïve, de fausse modestie ou de soumission. Non. L’esprit du débutant apprend à accueillir, à se retourner contre lui-même, à voir comment la vie s’offre à lui, à croire au monde… Il connaît peu, si ce n’est le péril de l’habit routinier.  Tu m’as offert une langue qu’aucune école n’enseigne. Nous sommes les vies rebelles.

 

 

Que peut ce témoignage ?

 

 

Il peut ce qu’il ne dit pas.

 

 

 

Nadia

Lecture en arabe du poème Une rime pour les Mu’allaqât de Mahmoud Darwich (1941-2008) :

 

 

Qui suis-je ?
C’est la question que les autres posent
et elle est sans réponse
Moi ?
Je suis ma langue, moi
Et je suis un, deux, dix poèmes suspendus
Voici ma langue
Je suis ma langue. Et je suis
Ce que les mots ont dit
Sois notre corps,
et je fus un corps pour leur timbre
Je suis ce que j’ai dit aux mots
Soyez le confluent entre mon corps
et l’éternité désert
Soyez, que je sois selon ce que je dis
Pas de terre au-dessus de la terre qui me porte
Alors rues mots me portent
Oiseau issu de moi, et qui construit le nid
de son voyage devant moi,
dans mes débris
Dans les débris du merveilleux,
autour de moi
Sur un vent, je me suis dressé.
Et ma longue nuit m’est interminable
Voici ma langue,
colliers d’étoiles aux cous de ceux que j’aime
Ils sont partis
Ils ont emporté le lieu
Emporte le temps
Efface leurs odeurs des jarres
et de l’herbe avare.
Partis
Ils ont emporté les mots.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

Enregistrement audio de la présentation : composition à deux voix de Mirna Abiad-Boyadjian et Nadia Boyadijan présentée le 6 mai 2025 lors du colloque Décoloniser la recherche-création : apports des approches féministes et des épistémologies du Sud global organisé par le Laboratoire d’art et de recherche décoloniaux (LabARD)