Je mange des asperges et c’est le temps du lilas. Il y a sept herbes du printemps, elles sont, semble-t-il, celles qui adoucissent le caractère. Dans le cycle des saisons, les goûts doux et amers arrivent tôt avec les premiers rayons chauds du soleil. Les jeunes pousses sont âcres, tendres et croustillantes. Quelles sont les forces en jeu dans l’adversité, la maladie, les états mentaux et émotionnels déséquilibrés? Pour y répondre, je ne vois rien d’autre que d’observer le vivant. Prendre soin du vivant visible et invisible, inviter un coup de vent à entrer et rafraîchir l’air. Emprunter des branches et des feuilles pour les mettre à l’autel du sensible.
Au-delà de la plate réalité des nutriments et composés biologiques, il y a la présence silencieuse, mais émotionnelle, des plantes. Entre chamanisme et animisme végétal, le champ énergétique de la plante murmure telle une chère amie, fleurette des prés. On partage le monde avec nos frères et nos sœurs des mondes végétal et animal, nous sommes liés dans une fratrie fluide et sans genre.
Je réfléchis à la question de savoir quelles sont les forces en jeu quand il y a maladie, dérèglement dans les fonctions du corps ou de l’esprit. Penser au corps comme à un amas d’organes plus ou moins indépendants est embarrassant et stérile. Le champ aurique et énergétique et celui du poétique ouvrent un meilleur horizon de possibles. Les plantes qui soignent sont souvent «reconnues» dans un processus hautement intuitif. Je ne suis qu’au début de ma quête. Les guérisseurs des premières nations reconnaissent d’abord leur rôle et leur responsabilité de guérisseurs, c’est souvent un don hérité dans la lignée. Ensuite, les plantes viennent à elle ou à lui en rêve ou par intuition.
Sur l’agriculture sauvage
Dans l’agriculture sauvage – c’est ce qu’explique Masanobu Fukuoka – on ne laboure pas, on sème les graines à la volée, dans un parfait synchronisme qui demande observation patiente et expérience de sa terre. On ensemence quelques temps après un couvre-sol nourrissant, tel le trèfle, qui empêchera les mauvaises herbes de pousser et qui, à terme, nourrira la terre d’une couche d’humus. Cette méthode, qui est pour Fukuoka une voie philosophique et spirituelle, agit en restaurant le pouvoir de la nature sur elle-même. Par la non-action ciblée, on pourrait nourrir tous les humains sans que les travailleurs agricoles s’éreintent plus qu’il ne faut. Pour ainsi rétablir un juste équilibre où les agriculteurs ont du temps libre pour réfléchir, chasser le lapin et écrire de la poésie ou de la musique. On a retrouvé des haikus agricoles, vieux de plus de 200 ans, vraisemblablement composés par des paysans pauvres.
Le son d’un ruisseau qui coule de la montagne et l’odeur d’une forêt de fougères immenses au printemps.
Composer un philtre d’amour avec des herbes sauvages
Au faîte de l’été, ou plus pointilleusement autour du solstice, on se prépare pour l’observation des végétaux qui nous entourent, dans les terrains vacants, ceux qui sont laissés bien tranquilles à eux-mêmes. On observe les fleurs en particulier, celles mignonnes et douces ou celles vulgaires et béantes – le tout est de faire une composition équilibrée. Ça prend un certain temps. Avec des rosiers sauvages, belle plante pour l’amour rouge et acide, elle sera peu commune et précieuse, mais attention à ne pas trop en mettre, car délicate et épineuse, elle pourrait ruiner l’affaire. Ce sera un amour (ou une amourette) supérieur. Bouton d’or, fleur de trèfle évoquent le bout de sein. Peut-être ne pas associer les deux si on veut équilibrer – quoique tenter la pâquerette a du bon. On trouvera aussi l’onagre bisannuelle qui, par son astringence et ses propriétés adoucissantes, une fois refroidie calmera le drame. Quelques pieds d’alchemilla vulgaris pour une tenue de route stable, voire matronesque, et voilà la composition.
Si on ne garde pas le bouquet dans une belle poterie en remettant à l’année prochaine son intention d’envoûtement, on coupe les fleurs et on les met dans un bol d’eau de source, que l’on place au soleil de la journée la plus longue et ensuite sous un rayon la lune. La première phase est terminée, elle sera aussi efficace sur soi-même en philtre d’auto-amour.
Elles vivent à l’insu et à l’invu de tous, les plantes sauvages des champs spacieux, fouillissement dans la trame des villes – l’armoise, le plantain, la saponaire, le trèfle et la chicorée sauvage. Sur un coin de ruelle, j’ai repéré des impatientes et de la prêle, je les aime en particulier. J’observe chaque année le rendez-vous, elles reviennent sous différentes formes. J’en suis à observer qui revient, quand et où, mon Les plantes sauvages des villes et des champs à la main.
La prêle contient de la silice, si on en casse une par- tie on y trouve une espèce de gel. En tisane elle contient beaucoup de minéraux et elle entre dans la composition de la phase aqueuse d’une recette de shampoing. La plante a été découverte fossilisée dans sa forme, inchangée depuis 400 millions d’année, des piétinements de dinosaure à l’arrivée de pas mal tout. Je l’ai cueillie sur le bord du trottoir, je me demande si on utilise les racines ou les feuilles pour en faire une infusion – j’ai vu de la tisane de prêle en vente dans une épicerie polonaise. Les Japonais mangent les petites pousses de prêle tôt au printemps.
Recette de café de pissenlit, le café des simples
Récolter les racines au printemps.
Torréfier : les couper en petits morceaux et les faire rôtir au four à 120 pendant une heure, jusqu’à ce qu’ils deviennent presque noirs.
Laisser refroidir, ça devra avoir la couleur du café. Moudre.
Infuser.
La trame du vivant
J’aimerais devenir gardienne d’abeilles. Depuis la Grèce antique, les femmes s’occupent des abeilles. C’est une tradition héritée de la mythologie, selon laquelle Mélissa, nymphe gardienne du petit Zeus, l’aurait nourri exclusivement de miel.
Surtout suivre l’évolution de la population des abeilles.
Je réfléchis à la terre, à l’esprit des éléments, aux formes du vivant, aux formes de vie et à comment s’y imbriquer, comment s’insérer dans la trame du vivant en tant que femme être humain. Comment être au monde et laisser les formes libres couler?