regarder et ne rien voir
prendre la rivière par la main
chercher le soleil

 

entendre dire que l’image est née de la perte
« Loss is the birth of the image »
un énorme désir de ne pas écrire
de ne pas inscrire

 

pour une fois
faire disparaitre
et puis
revenir aux mots
osciller entre la fin du monde et l’attente de la prochaine
catastrophe

 

chercher sans cesse le miracle
un miracle
sans jamais en trouver
ne pas chercher de consolation
la consolation, elle, n’est ni sincère ni réelle
chercher le soleil
le suivre

 

s’identifier narcissiquement à l’espace perdu
à ce qui le formait, à ce qui le comblait

 

mais il y a implosion
et l’espace se vide
et tout est avalé
reste une coquille, une carapace déchiquetée
même pas un squelette

 

ne rien faire
rester au lit

 

partout sur le corps, des tâches rouges et des veinules
éclatent

 

regarder l’enfant jouer
se demander comment de l’autre bout de l’existence
la vie se manifeste toujours
mettre son manteau
peser une tonne
sortir dans la rue, tirer une montagne derrière soi

 

à l’intérieur du corps, la douleur se loge dans les liquides
invisible et dormante, latente comme le temps présent
elle se manifeste par des apparitions soudaines de
pesanteur
par un désir de se recouvrir jusqu’à la disparition des
membres
comment réconcilier la survie avec sa propre disparition ?
comment négocier cette mue, cette reconnaissance, dans
un ailleurs loin de tout ce que l’on connait ?

 

apprendre continuellement à devenir de ces êtres qui
procèdent au-delà de l’appartenance
ne pas hériter de territoire, ou de la fierté de s’en
approprier, ou même d’un rêve collectif d’appartenance
comme le vent
comme la vague
comme le brouillard, se détacher entre les cieux
en plein milieu d’un trou noir
continuer à penser à un futur par obligation,

 

mais les yeux ne cessent de se retourner vers l’arrière

 

faire le linge
s’acharner à effacer chaque graine de poussière
ne pas vouloir raconter d’histoires
vouloir ne plus raconter d’histoires

 

oeuvrer par oblitération
ablation
effacer les images qui continuent à apparaitre

 

une envie me prend depuis plusieurs semaines
faire un film qui n’a pas d’histoire
être sans histoire

 

un espace vidé
étreinté
le brouillard

 

passer son temps à chercher des synonymes
et la langue ne cesse de décevoir
les personnages du film traversent les plans lointains
de plages désertes
de cieux profonds
de forêts interminables
mi-morts mi-fantômes
errer sans arrêt dans le moment qui revient

 

quand l’évènement eut lieu
ces personnages ont commencé à sortir dans les rues
en dehors de leurs maisons
en dehors de leurs immeubles
convaincus d’être dans le coeur de l’évènement
que cet évènement avait sa propre périphérie,
la scène du crime

 

qu’il suffisait de traverser la rue, de sortir du quartier
pour sortir de la scène
pour être à l’extérieur
pour pouvoir regarder, voir, observer, analyser
pour pouvoir appréhender

 

mais on était devenu l’espace-même
l’évènement-même
en dehors du temps
cela nous avait échappé

 

nous a échappé aussi le fait que, cette fois-ci,
la rue n’avait plus de fin

 

le quartier était devenu la ville
la ville, le pays entier
s’étalant au-delà de ses frontières
il n’y avait plus de seuil
il n’y avait plus d’ici ou d’ailleurs

 

tout est devenu ici et maintenant
pour toujours
comme dans un énorme trou noir sans passé ni futur
juste un présent éternel dans une autre dimension qui
nous avala tous
envoyant en bribes toute notion de frontières

 

comment peut-on venir de ces lieux qui nous échappent ?
comment survit-on à ce que nous n’avons pas vécu ?

 

les villes ne meurent pas
ce n’est que nous qui y disparaissons
elles ont la capacité de se recréer

 

porter le deuil sa mort prolongée
la douleur dans le corps revient
comme pour rappeler de l’existence

 

ne pas chercher la consolation
la consolation, elle, n’est jamais sincère